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PS: Ce texte n’est qu’un récit fictif qui dépeint des réalités. Octobre 2014, nous sommes au Québec. Bonne lecture.

Un loulou blanc baptisé Gaston s’envola par la fenêtre du cinquième étage d’un bâtiment neuf à Montréal-Ouest, encore ceinturé d’échafaudages. Tout le long de sa chute, Gaston poussa un cri, de sa voix de chien d’appartement, comme une petite bouilloire qui s’essouffle, avant de rebondir sur le capot d’une Mazda-3, de partir en dérapage contrôlé sur le trottoir et de s’immobiliser devant une file d’écolières qui attendaient l’autobus. Étonnamment, il y eut peu de sang, mais le spectacle de la matière cervicale de Gaston suffit à mettre les écolières au bord de la crise de nerfs.

Entre-temps, là-haut, l’homme qui venait de balancer le loulou dans le vide après l’avoir fait tournoyer au-dessus de sa tête en le tenant par une patte, un certain Babas, qui se penchait par la fenêtre, il rigolait. Sa conjointe qui, lorsqu’elle s’adressait à son chien, se présentait à lui sous le nom de «Asson», recula de quelques pas en titubant, puis se rua dans sa cuisine, où elle cueillit un couteau sur le support magnétique, longue de vingt-cinq centimètres et large de cinq. Quand les agents de Service de Police de la Ville de Montréal – Bernard Ostiguy et Jean-Pierre Lalonde enfoncèrent la porte de l’appartement 503, ils découvrirent la conjointe de Babas plantée devant la porte de sa chambre. Elle lâcha un soupir, leva le poing, agrippa le manche du couteau des deux mains pour arriver, non sans mal, à extirper la lame.

– Madame, dit Ostiguy… Elle ne se tourna pas vers lui. Le couteau brandi et toujours empoigné à deux mains. Elle avait le visage pâle, sillonné de larmes, les pieds nus et menus sous une chemise de nuit blanche. – Madame, je suis l’agent de Police, reprit-il. J’aimerais que vous posiez ce couteau, s’il vous plaît. Il avança d’un pas, les mains levées, les paumes en avant. S’il vous plaît répéta-t-il. Mais elle n’a rien entendu.

Madame avait les yeux écarquillés, le regard vide et, à part le tremblement de ses avant-bras, elle était totalement immobile. Le couloir où ils se trouvaient était étroit; Ostiguy sentait Lalonde, juste derrière lui, qui avait très envie de passer. Il cessa d’avancer. Un pas de plus, et il serait à la portée d’un coup de couteau.

C’est la police ! Fit une voix derrière la porte de la chambre. – C’est la police ! La madame sursauta, comme si quelque chose lui revenait en mémoire. – Salaud ! Salaud ! s’écria-t-elle aussitôt, et elle se remit à taillader la porte.

Cette fois, comme la femme était fatiguée, la pointe de la lame ricocha sur le bois, ripa sur le panneau, Lalonde lui tordit le poignet et n’eut guère de mal à lui retirer le couteau des mains. Mais elle se frappa contre la porte de ses deux paumes, cassant tous ses bracelets, et ce dernier accès de colère frénétique ne fut pas facile à maîtriser. Enfin, les deux policiers réussirent à l’asseoir dans le canapé vert du salon.

– Abbatez-le, écructa-t-elle. Abattez-le ! Elle s’enfouit la tête entre les mains. Comme si ses bras pouvaient cacher tout son corps. Elle avait à l’épaule des hématomes bleuâtres et verts. Le policier retourne à la porte de la chambre en grommelant.

– Vous vous êtes disputés à cause de quoi ? demanda Lalonde à la femme. – Monsieur est jaloux, il ne veut plus que je fasse mon job. Je suis préposée. – Quoi ? – Je suis préposée aux bénéficiaires. Il s’imagine que… – Ok, je comprends, lui dit Lalonde. On parlera de tout ça bientôt… Elle avait des yeux saisissants, couleur noisette et clair, et le point d’interrogation du policier l’a mit un peu en colère.

– Depuis que je travaille comme préposée aux bénéficiaires, dit-elle, il croit que je joue aussi l’hôtesse… Et elle détourna le visage vers la fenêtre. Ostiguy amenait le mari en le tenant par la nuque. D’un geste sec, monsieur remonta son pantalon de pyjama en soie à rayures rouges et noires, et sourit à l’inspecteur, d’un air entendu.

– Merci, dit-il. Merci d’être venus. – Alors ça vous plaît, de frapper votre femme, monsieur? Aboya Lalonde en se penchant vers le «con–joint». L’homme avait encore la bouche ouverte lorsque Ostiguy le força à s’asseoir, sans ménagement. Ostiguy était brigadier, un vieux subordonné, un bon collègue, vraiment. Voilà près de dix sept-ans maintenant, bon an mal an, qu’ils travaillaient ensemble.

– Ça vous plaît de la frapper, et ensuite de balancer son pauvre toutou par la fenêtre ? Et après, vous nous appelez pour qu’on vienne à votre secours? – Elle vous a raconté que je l’avais frappée ? – J’ai des yeux pour voir. – Alors regardez un peu ça, se défendit Babas en tordant la mâchoire.

Et il releva la manche de sa veste de pyjama, révélant une montre en argent étincelante et quatre griffures, à intervalles réguliers, profondes et violacées, qui remontaient depuis l’intérieur du poignet vers le coude…  D’autres, hein, j’en ai d’autres, insista-t-il, et il se plia en deux, il baisa la tête, écarta son col de pyjama pour révéler la peau.

Lalonde se leva et contourna la table basse. L’omoplate de Babas, ainsi connu, conservait en effet une marque de coup, l’épiderme était rouge et tuméfié, mais il ne put voir jusqu’où se prolongeait cette marque.

– D’où ça vient ? – Elle a fracassé sur mon dos, une jolie canne de marche en bois que j’ai acheté. Épaisse comme ça, elle était, se plaignit-il, en dessinant un cercle avec son pouce et son index.

Ostiguy alla à la fenêtre. En bas, un groupe de jeunes écoliers jouaient des coudes autour du petit corps blanc ; c’était à qui s’en approcherait encore un peu plus. Des jeunes filles poussaient des glapissements suraigus, la main plaquée sur la bouche, et suppliait les garçons d’arrêter. Dans son salon, la conjointe de Babas, le menton rentré dans sa poitrine, atomisait son compagnon du regard.

– L’amour, lâcha Ostiguy d’une voix feutrée. L’amour tue, l’amour c’est idiot. Il s’appelait comment ton chien ? – Gaston. – Pauvre Gaston… ça fait pitié quand même.

Police de quartier — Montréal-Ouest

La pièce mesurait à peu près huit mètres de large, avec quatre bureaux au fond, alignés d’un bout à l’autre. Il y avait un crucifix punaisé au mur, environ d’une douzaine de centimètres de haut, sur le bureau de Lalonde. Ostiguy s’était senti obligé de mettre son bureau de l’autre côté, un peu plus loin vers l’autre mur, manière certes un peu retorse d’affirmer la laïcité ajoutée à ses valeurs québécoises. Cinq policiers se mirent au garde-à-vous dans un mouvement brusque avant de retomber dans leur posture habituelle, affalés sur les chaises en plastique blanc.

– Louis-Philippe Belisle ! Rhéa Castonguay ! Bernard Ostiguy ! Jean-Pierre Lalonde ! s’exclama le sous-inspecteur Marc Pierre-Louis d’un ton amical à ses collègues. Il les fait un petit clin d’œil en guise de salut, depuis l’autre bout de la pièce. – Bernard Ostiguy, Monsieur Abib Staifi a demandé pour vous. – Il est où Staifi ? – Avec une meute de journalistes. Il leur sert le thé, et leur expose notre nouvelle méthode d’opération contre le crime organisé.

Staifi, le commissaire divisionnaire adjoint pour la Zone 13. Mais son bureau se trouvait dans un immeuble indépendant, dans le quartier général de district. Il adorait les journalistes, possédait une aptitude naturelle à se montrer jovial avec eux, et un talent tout récent pour les distiques poétiques, dont il émaillait dans ses interviews. Les autres se demandaient s’il ne lui arrivait pas, la nuit, de veiller jusqu’à une heure avancée pour s’exercer devant un miroir, recueil de poèmes en main.

– Bon commenta Ostiguy. Il faut bien que quelqu’un les tienne informé de tout le sale boulot qu’on se coltine.

Ils s’étranglent de rire.

Ostiguy s’assit à son bureau, voisin à celui de Lalonde, et d’un coup sec, ouvrit le Journal de Montréal. Une fusillade a eu lieu au parlement à Ottawa, on a attaqué le symbole de la démocratie canadienne. La nouvelle, ipso-facto, fait le tour du monde, faisant une traînée de poudre. Le suspect a tué une personne avec son arme de chasse, mais a été abattu lors d’un échange de coups de feu par le responsable de la sécurité du parlement. La Gendarmerie Royal agi sur la base de ses renseignements, la thèse de terrorisme n’a pas été écartée. Certains ont tracé la ligne de la maladie mentale. Agnès, une Française établie au Canada laissa un commentaire au Courrier des lecteurs dudit journal. Sur l’événement et l’annulation de la cérémonie en honneur de la jeune Pakistanaise, Prix Nobel de la paix, qui devait être faite citoyenne d’honneur du Canada.

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Venant d’un pays qui a connu des (vraies?) attaques terroristes (entre autres, l’attentat de la rue de Rennes en 1986 – 7 morts et 55 blessés-, dans les RER B en 1993 -8 morts et environ 146 blessés- et 1995 -8 morts et 117 blessés), la panique morale, politique et judiciaire qui s’est emparée du Canada depuis la fusillade à Ottawa me paraît parfaitement exagérée. Mais là, cette surenchère que je trouve aberrante se transforme en irrespect total pour cette jeune femme qui a vécu la violence dans ses chairs. Franchement, sans être une grande fan de Malala Yousafzai, je trouve cette annulation ridicule, irrespectueuse et totalement inappropriée. On pourrait saluer le courage de cette fille ou tout du moins respecter le symbole de lutte contre la violence qu’elle représente. 

Un autre commentaire de Pascale, solidaire avec l’Association des femmes autochtones du Canada qui réclame la tenue d’une enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées.

Que compte faire le gouvernement pour contrer les terroristes qui enlèvent, violent, tuent des femmes autochtones par centaines au Canada?

– Voilà, tout est dit ! S’exclame Ostiguy.

Dans d’autres articles: plus d’une dizaine de cambriolage, des vols de voiture, le gangstérisme, la mafia, la corruption politique dans l’industrie de la construction montréalaise, plusieurs agresseurs sexuels libérés et le procès du Canadien Luca Rocco Magnotta, «premier tueur 2.0» auteur du meurtre prémédité d’un étudiant Chinois, son amoureux. Le meurtrier aurait utilisé Internet pour diffuser une vidéo dans laquelle il mutilait, dépeçait le cadavre de sa victime. En lisant, l’inspecteur Ostiguy observa Lalonde qui entendit Babas, dans la salle d’interrogation en face de lui, avant d’aller prendre son déjeuner, il resta en poste et se fit livrer du poulet général tao à base de riz et de lentilles par le restaurant asiatique tout proche. Les piments lui donnèrent un bon coup de fouet, mais quand il eut terminé, il fut incapable de s’extraire de sa chaise. Pourtant le plat fut plutôt léger. Il se sentit accablé, moulu par son rude boulot. Il finit par se redresser péniblement. Pourtant, subitement, une tension aiguë, surgit du tréfonds, le mit en colère et, l’espace d’un court moment, il parvint à remémorer la cause de cette agitation.

– C’est affreux, fit enfin Ostiguy, tout émotif de penser que ce Monsieur puisse traiter ainsi une dame, sa propre femme.

– Ah, oui des femmes, écarta Pierre-Louis, sur un air sarcastique, j’en ai eu des tas. Peut-être que je les ai fait de la peine, moi aussi, mais je leur ai tout donné. Je ne parle pas en matière d’argent. Je leur donne ça, il se frappa la poitrine gauche.

– Ostiguy tendit la main. Ne fait pas de «joke» avec ça Pierre-Louis. C’est tout bonnement affreux de penser, en plein vingt-et-unième siècle, qu’on puisse traiter ainsi une femme, «icitte» chez nous ? Dans la Belle Province ? Au Québec ?

– Oui c’est un complet d’enfoiré, nous, la seule façon de nous occuper d’un salopard c’est de tout remettre à la justice. Notre job, ça s’arrête là.

– De quelle justice tu me parles ? De celle justice qui condamne des pauvres gens, pour enfin les déclarer innocents trente (30) ans après aux États ? Ou de la nôtre, qui par des simulacres, nous déclare la «non-responsabilité criminelle» pour un criminel de première classe qui a poignardé à mort ses deux fillettes, dans le but de faire souffrir leur mère. Et dit qu’il est médecin. Quand même ! Notre système de justice est trop tolérant, cher ami. Entre 1992 et 2010, les verdicts de non-responsabilité criminelle ont triplé, passant de près de 400 à plus de 1200 cas au Canada. Ce qui inquiète le plus, c’est que le Québec demeure toujours, année après année, le champion de l’irresponsabilité criminelle dans ces décisions judiciaires. Ce salopard, on doit le libérer demain au petit jour, mais je te rassure qu’à l’avenir ce n’est pas nous qu’on va appeler.

– Qui d’autres, Ostiguy, veux-tu qu’on appelle ? Ne sommes-nous pas les seules forces de l’ordre à avoir à l’œil sur toute cette grande ville ?

– Es-tu sérieux ? Je connais trop bien mon métier. Je le fais depuis des années, bien avant toi d’ailleurs. Tu ne peux pas me donner des leçons. À l’avenir, ce n’est pas nous qu’on va appeler, on appellera les ambulanciers. Car la pauvre dame risque de finir éventuellement comme son chien.

Thélyson Orélien

Montréal, 25 octobre 2014


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