Identités et styles de vie


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A l’époque victorienne, le terme « gentleman » évoquait tout un style de vie et non pas seulement les hasards de la naissance. Naître dans une certaine famille était peut-être une condition préalable, mais pour être vraiment un gentleman, il fallait aussi vivre selon un certain style de vie, recevoir une meilleure éducation, avoir de meilleures manières, porter de meilleurs habits que les gens du commun, avoir certaines distractions (et pas d’autres), habiter une grande demeure bien meublée, garder une certaine hauteur vis-à-vis de ses subordonnés ; en résumé, ne jamais perdre de vue la « supériorité » de sa classe soi-disant parfaitement élevée.

La classe des marchands avait aussi son propre mode de vie ainsi que celle des paysans. Ces styles de vie, à l’instar de celui du gentleman, se composaient d’un grand nombre d’éléments différents allant de l’habitation, de la profession et de l’habillement au langage, aux manières et à la religion.

Aujourd’hui encore, nous nous créons notre propre style de vie à partir d’une mosaïque d’éléments. Mais tout cela a beaucoup changé. Le mode de vie n’est plus la simple manifestation de la position sociale. Les classes elles-mêmes se subdivisent en unités plus petites. Les facteurs économiques perdent de leur importance. Si bien que de nos jours, ce n’est pas tant l’appartenance à telle ou telle classe sociale que les liens noués avec tel ou tel petit groupe qui déterminent le style de vie d’un individu. Au Québec par exemple, l’individu issu de la classe ouvrière et celui qui sort de la bourgeoisie partagent les mêmes campus universitaires : Université de Montréal, UQÀM, McGill, Concodia, HEC, etc. Et pourtant ils n’appartiennent pas à la même classe sociale.

Comme le style de vie a toujours été le moyen qui permet à l’individu d’exprimer son identification avec tel ou tel groupe, la multiplication incroyable des sectes au sein de la société s’accompagne de la multiplication tout aussi incroyable des styles de vie. Et l’étranger qui se trouve catapulté dans une société comme la société canadienne ou américaine, doit choisir non pas entre trois ou quatre styles de vie selon sa classe sociale, mais entre diverses possibilités. Le choix du mode de vie et ses implications pour chacun seront donc apparemment les problèmes essentiels. Problème de la psychologie ? Car ce choix, qu’il soit conscient ou non, détermine l’avenir de l’individu. En effet, le style de vie lui impose un ordre, une série de principes ou de critères qui seront à la base de ses choix quotidiens.

Cela paraît évident, si nous examinons comment ces choix se font dans la réalité. Prenons pour exemple, celui qui veut meubler son appartement qui voit des centaines de meubles différents, dans des dizaines de tailles, avant de se décider. Ce n’est qu’après avoir examiné un « monde » de possibilités qu’il fixe un choix définitif. Et cet enchaînement d’investigation et de choix se répète pour chaque objet d’ameublement. Et cette manière de faire ne lui sert pas uniquement pour aménager son appartement, mais aussi pour élaborer ses opinions, choisir ses amis, et même pour se forger un vocabulaire et se dresser une échelle de valeurs.

Alors que la société entraîne l’individu dans un vrai tourbillon de possibilités, apparemment dépourvues de coordination, les choix ne sont pas laissés au hasard. Le consommateur (d’objets comme d’idées) a déjà fixé de longue date ses goûts et ses préférences. De plus, aucun choix n’est tout à fait indépendant. Chacun est conditionné par ceux qui l’ont précédés. Le choix fait d’une table longue est conditionné par le choix précédent de la lampe ou des chaises. En résumé, il y a une certaine continuité, la recherche d’un style personnel, dans toutes nos actions, que nous en soyons conscients ou non.

Le «gentleman moderne» de notre ère, qui porte un col boutonné et des mi-bas porte aussi, sans doute, des chaussures à bout carré et utilise un attaché-case. Si nous l’examinons plus attentivement, nous constaterons sans doute que, par l’expression de son visage et son allure dynamique, il essaie de se rapprocher de l’image type du cadre. Il y a beaucoup plus de chances pour qu’il ne se laisse pas pousser les cheveux comme le grand Bob. Il sait, comme nous, que certains vêtements, certaines attitudes, certaines manières de parler, certaines opinions et certains gestes vont de pair alors que d’autres ne conviennent pas. Il le sait peut-être parce qu’il le « sent » ou qu’il en a l’intuition d’après ce qu’il a pu observer chez les autres membres de la société, mais cette connaissance conditionne toujours tout ce qu’il fait.

Le rastafari aux vêtements décontractés rayés de couleurs noir, rouge, vert et jaune qui arbore ses dreadlocks, complète son accoutrement par des chaussures ouvertes, s’apparente à un mode de vie, à l’opposé d’un quotidien stressé et stressant, qui se joue de l’apparence et de la bonne attitude. Il marchera sans doute d’un pas calme dans un autre univers. Dans un style, sans doute moins prétentieux. Car lui aussi met un point d’honneur à rester cohérent avec lui-même. Il sait que toute trace de distinction détruirait l’intégrité de son personnage.

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