Pour saluer Carlos Fuentes

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18 mai 2012

Pour saluer Carlos Fuentes

PHOTO : Culturacolectiva
PHOTO : Culturacolectiva

Par Thélyson Orélien

Dans le Métro de Montréal je vous invite à faire ce voyage avec moi. Le temps a pour devoir de nous échapper et pour tout repère chronologique on retourne au temps de la signature de«Château rouge» le tout dernier album d’Adb Al Malik, rapeur-poète-slameur français que j’aime beaucoup et que j’écoutais quelques minutes plutôt. Comme lui je dirais : ’’Ramons tous à la même cadence !’’ – Ensemble sur la ligne verte, départ : Terminus Honoré-Beaugrand – Est de Montréal. La route s’annonce un peu plus longue que d’habitude avec deux correspondances – Lionel-Groulx et Snowdon – mais ne vous inquiétez pas, surtout vous êtes avec moi, votre fidèle ami en lecture qui a en main Terra Nostra, le plus grand des romans de Carlos Fuentes, une richesse immense empruntée de la Grande Bibliothèque Nationale du Québec, lors d’une semaine consacrée aux écrivains hispano-américains. Il est toujours bon de lire quelque chose de neuf, un souffle nouveau pour un peu plus de piment, enfin de la vraie diversité. Par ailleurs je dois renouveler le prêt, parce que cette ancienne parution des Éditions Gallimard datant de 1979 me paraît tellement volumineuse, en tout 829 pages bien remplies en petits caractères, et le temps me fait la guerre. Je n’en ai pas assez pour trop lire, mais je me fais ce pari. J’aime ça. Je m’adonne toujours à ce plaisir, cette joie, la joie de lire. Le livre est mon ami, il m’arrive souvent de dormir et de me réveiller avec un livre.

Ce n’est pas à moi de vous dire si je suis un bon lecteur ou pas. Mes livres je les fini toujours et j’aime ça les dévorer. Déjà, je suis à la page 511 et bientôt la 512ème . Vous y êtes ? Nous y sommes ! Et nous sommes ici plusieurs mois avant le départ de Carlos Fuentes cette semaine, soit le mardi 15 mai 2012. Il fut selon moi, l’un des plus grands écrivains hispanophones de tous les temps, d’autres l’appellent, géant des lettres hispano-américaines du XXe siècle. Et oui ! Les grands écrivains ne sont pas forcément ceux qui ont remporté un Nobel ou ceux qui sont nobélisables comme on veut me le faire croire. Des fois cela fait que la littérature a tendance a perdre sa vraie valeur, son vrai sens par ceux qui se comportent trop souvent comme des véritables chiens enragés en quête de Prix Littéraires pour beefsteaks. La crise des distinctions.

La plume de Carlos Fuentes à plusieurs reprises me fait penser à celle de Jacques-Stéphen Alexis, le plus grand écrivain haïtien de tous les temps, ou à Victor-Lévy Beaulieu, qu’on considère comme le plus grand des écrivains québécois.

Notre voyage avec la Société de Transport de Montréal – STM, commence à partir d’Honoré-Beaugrand, pour ceux qui connaissent bien Montréal et le voyage littéraire se fait avec Terra Nostra, pour ceux qui ne connaissent pas Montréal mais au moins ont entendu parler de Carlos Fuentes. Ce voyage est très significatif pour nous, dans un sens symbolique; pour ceux qui se familiarisent plus ou moins avec l’histoire de ce Grand Écrivain Hispanophone. Il est né au Panama en 1928, fils de diplomate, il poursuivi ses études au Chili, en Argentine et aux États-Unis. Ambassadeur du Mexique en France de 1975 à 1977, il avait longuement vécu à Paris auparavant et a enseigné aux États-Unis. Millénariste, érudit avec un aspect hallucinatoire, Terra Nostra ce maître livre de Carlos Fuentes scrute pourtant le passé hanté par les fantômes de Charles Quint, Philippe II et Charles II, dit l’«Ensorcelé», facette d’un personnage unique : le Monarque Éternel de toutes les Espagnes. Don Quichotte et Don Juan retrouvent dans ce chef-d’oeuvre une jeunesse commune, tandis que Jeanne la Folle continue à traîner le corps momifié de son bien-aimé époux d’un couvent de Castille à l’autre. Autour d’eux, une foule de figures-collages nous restitue l’histoire en même temps que le mythe : chefs du soulèvement paysan des «Communos», inventeurs d’hérésies, artistes et criminels, saints et fous de la mémoire vécue ou imaginée du monde hispanique. Il y a Célestine, violée par le Souverain le jour de ses noces, qui réapparaît – les lèvres tatouées, fille d’une louve et du Malin, compagne des trois bâtards marqués du sceau de l’Usurpateur, dont l’un fera le voyage initiatique vers les volcans du Nouveau Monde, comme nous allons le faire dans cet extrait :

La place Tlatelolco s’emplissait de vie, d’agitation, de bruits, de musiques, de mille menues activités souriantes; certains donnaient forme à l’argile avec leurs mains, d’autres tissaient le chanvre, d’autres encore dansaient et chantaient; les orfèvres façonnaient avec art et habilité d’amusants jouets en argent : un singe qui bougeait la tête et les pieds et qui tenait dans la main une quenouille qu’il semblait filer ou une pomme qu’il avait l’air de manger; de patients artisans qui posaient et fixaient plume après plume, examinant chacune sous tous les angles pour voir si elle rendait mieux dans le sens du poil ou à contre-poil ou en biais, à l’endroit ou à l’envers, et qui avec une perfection extrême fabriquaient tout en plumes d’animal, un arbre, une rose; des enfants assis aux pieds de vieux maîtres; des femmes allaitant des nourrissons, d’autres préparant les nourritures du pays – la viande de cerf ou de daim, de lièvre, de taupe, du poisson – qu’on mangeait toujours enveloppées dans ce pain à pâte molle, rond et plat comme une omelette, au goût de fumée; des scribes, des poètes qui récitaient d’une voix forte ou tranquille des choses sur l’amitié, la vie brève, les joies de l’amour, le plaisir des fleurs; je sentis leurs voix toutes proches, j’écoutai ce matin là, mon dernier matin, leurs mots épars :

Mes fleurs ne cesseront…

Mon chant ne cessera…

Je l’élève…

Nous aussi nous élevons des chants nouveaux ici…

Les fleurs nouvelles sont elles aussi entre nos mains…

Grâce à elles nos amis se réjouissent…

Grâce à elles notre tristesse se dissipe…

Je réunis tes chants, j’en fais un collier d’émeraudes…

Pour t’en parer…

Sur cette terre ils sont ton unique richesse…

Mon cœur s’en ira-t-il aussi solitaire que les fleurs périssent?

Mon nom ne sera-t-il plus rien un jour?

Au moins les fleurs, au moins les chants…

Le vieillard me regarda écouter et regarder. Et lorsque enfin je tournai les yeux vers lui, en un sentiment mêlé de joie et de tristesse, il me demanda : 

Tu comprends?

Nous sommes à la veille de l’an 2000… de l’Amérique latine, il ne reste que terre ravagées par la publicité ou par des génocides et quelques réfugiés témoins de ce que fut la culture d’un continent. La Seine bouillonne, les flagellants investissent Saint-Germain-des-Prés. Des tours de Saint-Sulpice s’élèvent les fumés de l’holocauste, tandis que sur les quais les femmes de tous âges accouchent d’enfants mâles, tous marqués du sceau de l’Usurpateur : croix de chair sur l’omoplate et six orteils à chaque pied. Dans Terra Nostra, Carlos Fuentes se penche sur la naissance, la passion, la mort et la modification de la civilisation commune à son continent. Abolissant toute chronologie connue au profit du temps réel qui contiendrait tous les temps, Terra Nostra est le livre des cercles, des spirales convergeant en un seul lieu. Et ce n’est pas un hasard si Carlos Fuentes situe le début et la fin de son récit à Paris – Paris fut pour lui ce point exact de l’équilibre moral, sexuel et intellectuel entre deux mondes qui ont fait notre malheur… l’anglo-saxon et le latin.

Terminus !

Nous avons fait le voyage de Terra Nostra avec Carlos Fuentes pour lui rendre un dernier hommage, chose que je vous invite à faire davantage, peut-être que Terra Nostra sera à l’avenir «l’unique» parmi vos livres de chevet ou tout simplement l’un de vos coups de cœur. Un roman qui nous invite à une profonde quête de notre personnalité cachée. Un roman gigogne, où tout est signe, symbole et allégorie… On descend à la station de métro Université de Montréal, troisième arrêt de la ligne bleu, en direction de Saint-Michel à partir de Snowdon. Et nous allons laisser partir Carlos Fuentes dans son voyage sans terminus et sans arrêt.

Merci d’avoir fait ce petit voyage-lecteur avec NOUS !

ADIEU CARLOS FUENTES !

Thélyson Orélien

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