Thélyson Orélien

Trump dans les marais

C’est dans les bayous les plus fétides, là où même les moustiques hésitent avant de piquer, que l’idée lumineuse a jailli : construire une prison sur pilotis.

Pas pour des criminels endurcis, pas pour des psychopathes au sang froid, non. Pour des mères, des pères, des enfants, dont le crime le plus grave aura été de croire qu’un pays qui vendait du rêve à la télé ne vendait pas aussi des cauchemars en coulisses.

Bienvenue dans l’Amérique swampy, version 2025, où l’on « entrepose » des êtres humains comme de la vieille marchandise moisie. Dans un entre-deux poisseux, à mi-chemin entre le parc à alligators et le camp de rétention.

Et dans cette farce tragique, Donald Trump n’a rien trouvé de mieux que de se moquer publiquement des migrants en situation irrégulière qui seront prochainement enfermés dans ces zones hostiles.

Lors d’une visite dans les marécages de Floride, il a lancé avec un rire gras : « On a beaucoup de flics sous forme d’alligators, vous n’avez pas besoin de les payer autant. » Et d’ajouter, hilare : « Je ne voudrais pas courir longtemps dans les Everglades. Ça gardera les gens où ils sont censés être. » Le spectacle est total : des vies humaines réduites à une blague, à un chiffre, à une masse qu’on peut contenir grâce à la nature sauvage et à l’humour noir du populisme.

Et pendant que l’on cloue des baraquements sur des radeaux de vase, sous les yeux torchés de caméras bien placées, un homme coiffé d’un casque orange — la seule chose probablement authentique chez lui — s’en vante sans la moindre gêne. Les mots coulent de sa bouche comme du sirop de maïs : sucrés, collants, mais toxiques à haute dose.

Il appelle ça une victoire. Il appelle ça une stratégie. Il appelle ça America First. Moi, j’appelle ça un camp. Oui, un camp. Vous savez, ces endroits qui reviennent toujours dans l’Histoire quand on a trop oublié ce qu’elle nous enseignait.

Ce n’est pas la première fois que l’actuel président américain exprime une obsession carcérale à l’égard des migrants : il avait même évoqué dans le passé vouloir rouvrir la prison mythique d’Alcatraz, à San Francisco, pour y enfermer les sans-papiers (à ne pas confondre avec « l’Alcatraz des alligators » de Floride). Ce célèbre pénitencier fédéral, fermé en 1963, qui a jadis retenu des figures emblématiques comme Al Capone ou Robert Stroud, est aujourd’hui un site historique national. En 2018, Donald Trump avait suggéré de le « réactiver » pour y isoler certains détenus jugés indésirables, y compris des migrants sans statut légal. Une idée aussi grotesque que symbolique, transformant un lieu chargé d’histoire pénitentiaire en musée de la xénophobie contemporaine.

Mais où sont donc passés les cris d’indignation planétaire ? Où sont les Unes de journaux en lettres capitales ? Où sont les diplomates, les intellectuels, les bonnes âmes toujours promptes à dénoncer la moindre entorse aux droits humains… à condition que ce ne soit pas Washington qui les piétine ?

Ah, j’ai compris. C’est parce que l’homme en question ne porte pas de treillis. Il ne fume pas de cigare sur fond de jungle. Il n’a pas pris le pouvoir avec des kalachnikovs, mais avec des tweets. Il ne fait pas taire ses opposants dans les caves humides, mais dans l’algorithme des réseaux sociaux. Il n’interdit pas les élections, il les redéfinit. Il ne crie pas, il ricane. Bref, il est présentable. Il parle anglais. Il a son jet privé. Il mange bio (enfin, je suppose). Il boit de l’eau filtrée — ou du soda light, qui sait. Il a la gueule de l’Empire. Voilà donc une tyrannie version faible en sucre, à digestion lente, servie sur plateau médiatique.

Et derrière cette rhétorique de plus en plus brutale, c’est tout un système qui s’active : aujourd’hui, plus de 59 000 personnes seraient déjà détenues par la police de l’immigration américaine, l’ICE, un appareil devenu tentaculaire sous les derniers mandats républicains (source: Associated Press). Des familles, des travailleurs, des réfugiés, pris dans les mailles d’un filet de plus en plus étroit et inhumain.

(WiDonald Trump visitant, le 1er juillet 2025, la prison Alligator d’Alcatraz — centre de détention pour immigrants sans papiers installé au cœur des Everglades, en Floride. (Wikimédia)

Une terre promise devenue un parking à expulsions

Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas ici d’un débat sur l’immigration. Il s’agit d’un effondrement moral. Pendant que l’Europe se perd en querelles bureaucratiques sur le nombre de sandwichs par demande d’asile, les États-Unis, eux, déroulent des rouleaux de barbelés devant leurs portes, quand ils ne les jettent pas dans le marécage le plus proche.

On expulse à tour de bras. On rature des vies. On efface des présences comme des taches sur une nappe blanche.

Ce que l’on appelle pudiquement « statut temporaire » devient une sorte de contrat piégé : tu peux vivre ici, mais ne te crois jamais chez toi. Tu peux payer tes taxes, élever tes enfants, bâtir ta maison… mais à tout moment, un homme au brushing impeccable peut signer un décret et t’arracher à ta chaise. Tu n’es pas un citoyen, tu es un sursis.

Le plus ironique ? C’est qu’on offre cette sentence à ceux qui, souvent, ont fui l’enfer pour quelques miettes de ciel. On oublie que nombre de ces Haïtiens, Vénézuéliens, Honduriens, vivent aux États-Unis depuis plus d’une décennie. Certains y ont fondé des familles, bâti des entreprises, contribué à l’économie, lavé les trottoirs, changé les draps des hôtels, cuisiné pour des sénateurs.

Mais dans la nouvelle Amérique de l’homme orange, cela ne suffit plus. Il faut une pureté géographique. Une généalogie estampillée Native Born Patriot. Comme si le sol américain appartenait à ceux qui l’ont sali les premiers. Et maintenant, il accueille, dans ce même esprit, des Afrikaners blancs d’Afrique du Sud, prétendument persécutés “à cause de leur couleur de peau”. En mai 2025, environ 59 Sud-Africains blancs—principalement des fermiers afrikaners—ont été rapatriés en urgence aux États-Unis sous le statut de réfugiés, sur la base d’un décret invoquant un “génocide” racial dont, pourtant, les autorités sud-africaines, des magistrats et plusieurs experts indépendantset disent qu’il n’existe aucune preuve.

Là où d’autres imposent le silence, Trump orchestre le vacarme. Il ne met pas ses opposants en prison : il les noie sous le ridicule. Il ne censure pas : il inonde. Il ne frappe pas : il désinforme. Mais l’effet est le même. Les voix critiques s’essoufflent, les médias s’essuient les lunettes, les institutions baissent les yeux, et l’opinion publique confond la lassitude avec le consentement. Pourquoi n’est-il pas allé plus loin ? Parce qu’il en est encore empêché — pour l’instant — par les garde-fous fragiles d’une démocratie cabossée : des juges qui résistent, une presse libre qui s’accroche malgré l’épuisement, des citoyens vigilants, des États qui freinent, et une Constitution que l’on tord mais qui n’a pas encore cédé. C’est ce qui l’empêche, pour l’instant, d’envoyer réellement ses opposants derrière les barreaux, de bâillonner les journalistes, de transformer le mensonge en vérité d’État sans obstacle. Mais l’intention y est. Le désir aussi. Et l’Histoire nous apprend qu’il suffit d’un glissement, d’une crise, d’un prétexte pour que l’ironie bascule dans la terreur.

Le mardi 1er juillet, le président Donald Trump a visité le centre de détention pour migrants « Alligator Alcatraz », dans les Everglades en Floride. (Crédit photo : Andrew Caballero-Reynolds / AFP / Getty, et David Cashbaugh / UnSplash)

Où sont les voix ?

Car voyez-vous, une dictature ne porte plus forcément d’uniforme. Elle peut désormais s’habiller en costume trois pièces, sourire aux caméras, signer des contrats et même écrire des livres. Ce n’est pas une dictature sanglante. C’est une dictature propre. Éthique. Sans gras trans. Certifiée USDA. Une tyrannie cosmétique.

Et pendant qu’on tergiverse sur les nuances sémantiques, des milliers de personnes reçoivent des avis de renvoi. En septembre de cette année ou en février prochain, on leur dira poliment que leur présence n’est plus souhaitée. Qu’ils avaient signé un pacte invisible avec le sol américain. Et que ce pacte est arrivé à expiration. Comme une conserve. Comme un mot de passe.

Alors je pose la question : que faut-il pour que le monde se réveille ? Que faut-il pour que les grands quotidiens titrent « Le despote américain récidive » ? Pourquoi tant de gorges se nouent quand il s’agit de critiquer l’Amérique ? Est-ce par admiration ? Par peur ? Par paresse intellectuelle ?

Qu’importe. Il est temps d’appeler un déporteur un déporteur. Un homme qui jette des familles dans le désespoir comme on efface un brouillon n’est pas un leader. Il est le fantôme d’une démocratie défunte.

Et si nous ne disons rien aujourd’hui, que dirons-nous demain ? Quand l’histoire s’écrira, que resterait-il de notre silence complice ? Allons-nous prétendre que nous ne savions pas ? Que les moustiques du marécage ont été les seuls témoins ?

Vous pouvez rire. Vous pouvez trouver ce texte exagéré. Mais à ceux qui regardent ailleurs, qui haussent les épaules en soupirant « c’est comme ça », je dis : il n’y a pas de dictature douce. Il n’y a que des citoyens qui ont oublié qu’ils avaient une voix. Et des gouvernements qui testent jusqu’où ils peuvent aller.

Donald Trump n’a pas inventé la peur. Il l’a rendue rentable.


Le pays dans la gorge

Aux seul(e)s véritables fils et filles d’Haïti,
à celui, à celle qui porte le pays non sur son passeport, mais dans sa gorge,
là où les mots s’étranglent en tentant de nommer l’indicible,
là où l’amour, la colère et la mémoire
tissent une langue plus vaste que la douleur,
là où survivre devient un art, et parler, un acte de résistance.

***

J’ai le pays coincé dans la gorge.
Pas comme une chanson,
non.
Comme une pierre.
Comme une mâchoire de granit
plantée entre les cordes vocales.
Un caillou sacré qu’on ne peut ni avaler
ni cracher sans détruire ce qui reste de dignité.

J’ai le pays dans la gorge
comme un juron ancestral
qu’on m’a appris à ne jamais prononcer à voix haute.
Parce qu’ici,
les mots sont surveillés
comme les enfants en danger.

Et pourtant j’écris.
J’écris avec des alphabets blessés,
des consonnes qui boitent,
des voyelles en exil.
J’écris comme on jette une bouteille
dans un fleuve de boue,
sans savoir si elle atteindra un rivage d’écoute.

Le pays me serre la gorge
chaque fois qu’on me dit :
« Mais pourquoi vous ne partez pas ? »
Chaque fois qu’un visa devient un verdict,
qu’un aéroport ressemble à un cercueil diplomatique,
qu’un ambassadeur serre la main d’un dictateur
comme on serre les dents pour avaler l’oubli.

J’ai le pays dans la gorge
comme un cadavre mal enseveli.
Il bouge la nuit,
il se lève sans prévenir,
il griffe l’intérieur
et hurle quand je tente de dormir.

Et je me réveille
avec des villages entiers dans les poumons.
Des places publiques dans le souffle.
Des marchés brûlés dans la trachée.
Des promesses jamais tenues
collées au palais comme du goudron.

Parfois,
je veux me taire.
Mais la gorge me dit non.
Elle me dit :
« Tant que tu respires,
tu portes la voix de ceux qu’on a fait taire.
Alors parle.
Même si personne n’écoute.
Parle.
Même si ta voix est une blessure.
Parle,
car le silence aussi peut tuer. »

Et je parle.
Je parle avec le feu,
avec la rage d’un tambour étouffé.
Je parle parce que le silence
est un luxe que je n’ai jamais pu me payer.

J’ai le pays dans la gorge
et je ne suis pas le seul.
Nous sommes des milliers
à déglutir la douleur
chaque matin au petit déjeuner.
À étouffer des chansons de révolte
dans le pain sec de la résignation.

Mais un jour —
un jour la gorge craquera.
Un jour, le pays sortira en cri,
en cri-lave,
en cri-coup-de-poing,
en cri-séisme.
Et ce jour-là,
même les muets parleront.

Thélyson Orélien,

Avril 2025


France-Haïti : Et si la dette n’était qu’un prétexte pour fuir nos responsabilités ? 

Ce 17 avril 2025, Haïti a commémoré les 200 ans de l’ordonnance infâme imposée par le roi Charles X, obligeant la jeune République noire, née d’une révolution sans précédent, à verser 150 millions de francs-or à la France pour « dédommager » les anciens colons esclavagistes. Deux siècles plus tard, cette dette reste dans les mémoires comme un acte de pillage légalisé. Mais si l’indignation est légitime, elle ne peut effacer une question troublante : peut-on vraiment expliquer tous les maux d’Haïti par cette injustice originelle ?

Photo: André Salles via Bibliothèque nationale de France La légation de France dans la capitale haïtienne, Port-au-Prince, en août 1888

Oui, la dette de 1825 est une injustice historique. Oui, la France a pressuré une jeune République née dans le sang et le courage. Mais si, deux siècles plus tard, Haïti est toujours au bord du gouffre, peut-on sérieusement croire que tout est la faute de cette dette ?

Il est temps d’élargir le champ d’analyse et d’oser une vérité souvent dérangeante : Haïti n’est pas seulement victime. Elle est aussi responsable de ses propres errements. Et parfois, ces errements coûtent plus cher que l’or versé à Paris.

Rappelons d’abord les faits : en 1825, sous la menace de la marine française, Jean-Pierre Boyer accepte de payer 150 millions de francs or à la France pour obtenir la reconnaissance officielle de l’indépendance. Une somme astronomique, que l’on appellerait aujourd’hui rançon ou extorsion d’État. Et comme Haïti n’avait pas les moyens de payer, elle a dû contracter un prêt… en France, bien sûr. Résultat : un État déjà fragile entre dans une spirale de dette, de dépendance financière et d’austérité imposée.

Jusque-là, tout le monde est d’accord. Et il est vrai qu’Haïti a commencé son existence avec un boulet d’or au pied. Mais deux siècles plus tard, ce boulet s’est transformé en excuse confortable, une façon élégante de botter en touche chaque fois que l’on parle d’insécurité, de corruption ou de mauvaise gouvernance. Car enfin, quelle est la date d’expiration d’une indignation historique ? 1825 n’explique pas les enlèvements de 2024.

Mais soyons lucides : il est difficile de bâtir une nation quand on passe deux siècles à attendre des excuses, au lieu d’écrire ses propres pages. L’indignation historique est un carburant puissant, mais instable. Il peut brûler vite… ou nous faire tourner en rond. Une génération peut réclamer justice ; trois générations qui attendent la même chose risquent de se fossiliser dans l’impuissance. Le monde a changé. Nous, pas assez.

D’ailleurs, aucun autre pays anciennement colonisé n’a autant entretenu cette dette comme religion nationale. Le Vietnam, l’Algérie, le Rwanda, le Bénin, tous ont été pillés, torturés, humiliés. Et pourtant, plusieurs d’entre eux ont trouvé un chemin vers l’avenir, en comptant sur eux-mêmes. Alors pourquoi Haïti serait-elle la seule exception géopolitique où l’histoire pèserait éternellement plus lourd que le présent ?

Gouverner, c’est prévoir. Boyer, lui, a hypothéqué l’avenir

La dette de 1825 aurait pu être renégociée. Elle aurait pu être suspendue. Elle aurait pu être dénoncée devant les instances internationales — à condition qu’un État fort, structuré et souverain l’exige. Mais non. Que fait Jean-Pierre Boyer ? Il signe. Et il ne consulte ni le peuple ni le Sénat. Il agit seul, dans le secret. Une décision unilatérale, presque monarchique. Pire encore : au lieu de bâtir une économie nationale solide, Boyer et ses successeurs ont entretenu une élite foncière, renforcé la centralisation à Port-au-Prince, et marginalisé les masses rurales.

La dette a certes saigné le pays. Mais que dire de l’incapacité chronique de nos dirigeants à construire des institutions solides ? À chaque décennie, Haïti semble renaître… pour mieux s’écrouler à nouveau. Les constitutions se succèdent comme les matchs de foot, mais sans prolongation. Les promesses s’effacent avec les bulletins de vote. Ce n’est pas la France qui impose ça.

En vérité, dès les années 1830, l’État haïtien a cessé de penser le long terme. L’éducation a été négligée, l’administration publique laissée aux mains des proches du pouvoir, et l’armée utilisée pour régler les conflits politiques internes. Un État qui préfère la répression à la prévention n’a pas besoin d’ennemis extérieurs : il s’écroule tout seul. Si la France a donné le coup d’envoi du désordre, nos dirigeants ont marqué tous les buts contre leur camp.

Et que dire du traitement réservé à l’intelligence haïtienne ? Depuis le XIXe siècle, les penseurs, les professeurs, les journalistes ont souvent été perçus comme des menaces par le pouvoir. On exile ceux qui dérangent, on assassine ceux qui parlent trop, on marginalise ceux qui proposent autre chose que le chaos. La France n’a pas tué Jean Dominique. Elle n’a pas muselé l’université haïtienne. Ce sont nos mains, nos peurs, nos lâchetés.

Le baron de Mackau et Jean-Pierre Boyer lors de la négociation du traité franco-haïtien de 1825. (Wikimedia)

Le syndrome du sabotage interne

On accuse la France de nous avoir pillés. C’est vrai. Mais que dire des pillages intérieurs ? Des administrations publiques transformées en guichets automatiques pour les proches du pouvoir ? Des ports et douanes gangrénés par la contrebande ? De la justice qui obéit au téléphone du ministre ?

Si Haïti était une entreprise, elle serait déjà en faillite. Non pas à cause de ses dettes anciennes, mais parce que ses gestionnaires actuels sont les premiers fossoyeurs de ses espoirs. La corruption n’est pas un héritage de 1825. Elle est l’œuvre contemporaine d’une élite politique et économique locale qui a tout fait… sauf servir le peuple.

Les rapports de Transparency International et du FMI sont accablants : entre 2004 et 2020, des centaines de millions de dollars issus de programmes d’aide comme PetroCaribe ont été volés, mal alloués ou simplement… disparus. On peut bien crier contre la dette coloniale, mais c’est difficile d’être crédible quand on détourne l’argent destiné à construire des écoles pour acheter des villas à Santo Domingo.

Même dans les services publics les plus simples — un acte de naissance, un permis de conduire — le racket est permanent. Des frais « supplémentaires » par-ci, une enveloppe par-là, un nom de famille bien placé qui ouvre toutes les portes. Cette culture de la combine, du copinage, de la médiocrité légalisée n’est pas née à Versailles.

Elle est cultivée à Delmas, nourrie à Pétion-Ville, applaudie à Tabarre.

Siège parisien de la Caisse des dépôts et consignations, institution publique qui a reçu les fonds versés par la république d’Haïti. (Wikimedia)

Deux siècles d’indépendance, zéro année de développement inclusif

Avons-nous seulement essayé de penser un modèle économique propre ? Un projet éducatif national ? Un plan agricole à long terme ? Non. On a préféré l’importation à la production. Le béton à la terre. Les slogans aux programmes. L’aide internationale à l’innovation locale.

Résultat : les mêmes dynamiques de dépendance se répètent. Pas avec la France, cette fois, mais avec les États-Unis, les ONG, les bailleurs internationaux. Haïti vit sous perfusion. Pas parce qu’elle n’a pas les moyens de vivre, mais parce que certains ont intérêt à la garder malade.

Et pendant ce temps, nos écoles forment des diplômés sans emploi, nos campagnes se vident, et nos routes ressemblent à des parcours du combattant. Ce n’est pas Charles X qui a creusé les nids-de-poule à Carrefour.

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L’agriculture, par exemple, a été sacrifiée sur l’autel du court terme. Dans les années 1980, sous pression du FMI, Haïti a libéralisé ses marchés. Résultat : le riz local a été laminé par les importations bon marché en provenance des États-Unis. Et qu’a fait notre gouvernement ? Il n’a pas défendu l’agriculture haïtienne. Il a préféré importer plus, vendre moins, et regarder les paysans fuir vers les bidonvilles.

Quant à l’éducation, elle est devenue un privilège. Un bon système éducatif crée des citoyens, pas des sujets. Mais les écoles publiques manquent de bancs, de craie, de respect. Et les écoles privées se multiplient comme les églises : coûteuses, inaccessibles, parfois douteuses. Une société où l’intelligence coûte cher est une société qui se condamne à l’obscurité.

Le 7 avril 2003, le président Jean-Bertrand Aristide, accompagné de son épouse Mildred Trouillot et de ses gardes du corps, fut le premier chef d’État haïtien à réclamer des réparations à la France. Il a été évincé du pouvoir à deux reprises : d’abord par l’armée, puis par une intervention étrangère. Crédit… Thony Belizaire/Agence France-Presse — Getty Images

Et l’arbre ? Et la forêt ? Et le feu ?

Certes, la dette a provoqué une déforestation massive, car il fallait vendre du bois pour rembourser. Mais cela fait belle lurette qu’il n’y a plus rien à rembourser. Pourtant, les forêts continuent de disparaître. Les rivières s’assèchent. L’érosion ravage les collines. Et les rares politiques environnementales sont aussi solides qu’une feuille de papier mouillée.

Haïti est l’un des pays les plus vulnérables aux catastrophes naturelles. Ce n’est pas la faute de la géographie. C’est la conséquence d’un abandon planifié : l’État ne protège ni les terres ni les gens. Un ouragan arrive ? On prie. Une inondation ? On pleure. Une sécheresse ? On attend. La nature se venge quand on la néglige. Et Haïti a longtemps considéré l’environnement comme une affaire de luxe.

La déforestation n’est pas seulement une question de pauvreté. Elle est aussi culturelle. Le charbon de bois reste la principale source d’énergie domestique pour des millions de foyers. Mais où sont les politiques pour introduire d’autres sources, pour former les populations, pour subventionner les alternatives ? Depuis trente ans, on a eu plus de campagnes électorales que de campagnes de reboisement sérieuses.

Et pendant ce temps, les constructions anarchiques grignotent les flancs de montagne, les lits de rivières, les zones inondables. L’urbanisation sauvage, encouragée par la spéculation immobilière, transforme chaque pluie en catastrophe. Quand tout est construit à l’envers, la moindre goutte devient une épée. Et l’État ? Il regarde tomber l’eau, impuissant, sans même un parapluie de politiques publiques.

« Quand je viendrai en Haïti », a déclaré François Hollande, président de la République française, en 2015, « je rembourserai, pour ma part, la dette que nous avons. » Il a ensuite précisé qu’il faisait référence à une « dette morale ». Crédit : François Mori/Associated Press

Le passé ne justifie pas toutes les lâchetés

Revendiquer réparation est légitime. Mais à condition de ne pas en faire une diversion. Demander justice, oui. Mais refuser de regarder en face nos propres responsabilités, c’est un refus de grandir.

La jeunesse haïtienne mérite mieux qu’un discours de victime éternelle. Elle mérite des dirigeants responsables, un État fonctionnel, une justice crédible, une économie qui crée des emplois. Or rien de tout cela ne dépend de la France aujourd’hui. Cela dépend de nous.

L’histoire peut éclairer. Mais elle ne doit pas nous aveugler. Si chaque génération haïtienne se contente de pointer du doigt la France, sans jamais faire son examen de conscience, alors nous ne sortirons jamais du rôle de figurants dans notre propre film. L’héroïsme de 1804 n’aura servi qu’à fabriquer de beaux discours… sans lendemain.

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Et puis soyons honnêtes : si la France remboursait la dette demain, en totalité, avec intérêts et excuses officielles, que ferions-nous de cet argent ? Sans institutions solides, sans transparence, sans vision collective, il serait englouti en un claquement de doigts. Et on reviendrait devant la presse dans dix ans… pour réclamer un autre chèque.

On dit souvent qu’Haïti est le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental. Peut-être. Mais c’est aussi le pays où l’on trouve les téléphones les plus chers dans les poches les plus vides. Le seul pays où le ministre de l’Éducation peut ne jamais visiter une salle de classe. Le seul pays où un ancien président peut être plus riche après son mandat qu’avant. Est-ce la faute de Napoléon ?

Il y a quelque chose d’absurde dans cette comédie tragique haïtienne. Un État sans État. Une République sans républicains. Un peuple qui rêve de partir, pendant que ceux qui l’ont appauvri prennent l’avion… pour aller prêcher la souveraineté à New York devant la tribune des Nations Unies.

Paris, le 29 janvier 2025 – Son Excellence Monsieur Leslie Voltaire, Président haïtien du Conseil Présidentiel de Transition (CPT), est reçu au palais de l’Elysée par SEM Emmanuel Macron, Président la République Française. (Crédit Photo Facebook: Ministère des affaires étrangères et des cultes d’Haïti)

Exiger des comptes, à tous les niveaux

Oui, la France doit des comptes à Haïti. Elle doit reconnaître le crime économique de 1825. Elle doit s’incliner devant les conséquences historiques de cette rançon. Mais exiger réparation sans introspection revient à changer les rideaux d’une maison qui brûle.

Haïti n’est pas qu’une victime. Elle est aussi complice de sa propre chute, par paresse politique, par cupidité élitiste, par absence de vision collective. Il ne suffit pas d’agiter le drapeau noir et rouge du ressentiment. Il faut retrousser les manches.

Peut-être qu’un jour, la France rendra ce qu’elle a volé. Mais ce jour-là, encore faudra-t-il que quelqu’un, chez nous, sache quoi en faire. Sans détournement. Sans clientélisme. Sans excuses.

Parce que si Haïti se reconstruit, ce ne sera pas avec le passé. Ce sera avec le courage d’affronter le présent.

La France nous a laissé une ardoise. On ne l’oubliera jamais. Elle est gravée dans les livres d’histoire, dans la mémoire collective, dans chaque goutte de sueur versée pour une dette qu’aucun pays libre n’aurait dû payer. Mais entre-temps, ce n’est pas la France qui a fabriqué les gourdes volées, les sénateurs invisibles, les chefs de gangs qui commandent mieux que les maires.

C’est nous. Nous avons eu 200 ans pour bâtir quelque chose. Pour nous réinventer. Pour transformer la douleur en dignité. Et que faisons-nous ? Nous transformons la plainte en hymne national, la colère en prétexte, l’inertie en posture. Ce pays mérite mieux que des regrets en boucle. Il mérite un peuple qui se dresse, pas qui s’agenouille devant les archives.

Alors oui, réclamons réparation. Mais pendant qu’on attend le virement, mettons des écoles debout. Plantons des arbres. Formons des juges. Rendons la politique ennuyeuse – c’est le signe d’un pays normal. Et cessons d’exporter notre malheur dans les aéroports du monde. Le patriotisme n’est pas une valise. On veut que la France paie ? Très bien. Mais commençons, nous aussi, à payer notre dû envers l’avenir.

Haïti n’est pas seulement une victime. C’est une promesse trahie. Et il n’appartient qu’à nous de la tenir enfin.


Cheffe Leen inscrit Haïti au Guinness des records après 9 jours de cuisine ininterrompue

Pendant 9 jours, une femme haïtienne a fait ce que même le rhum Barbancourt n’aurait pas osé : tenir bon sans brûler. Leen Excellent, cheffe et battante, vient d’offrir à Haïti l’un de ses plus beaux plats d’honneur : un record mondial de cuisine ininterrompue. Et tout un peuple s’est mis à table.

Photo Instagram, courtoisie Cheffe Leen

C’est une histoire de marmite, mais aussi de mémoire. Pendant 9 jours sans sommeil digne de ce nom – la cheffe haïtienne Leenchee Excellent, alias Cheffe Leen, a cuisiné. Mais pas juste pour nourrir des estomacs. Elle a cuisiné pour nourrir une nation entière, pour rappeler à la terre entière que la cuisine haïtienne n’est pas seulement savoureuse : elle est vivante, résistante, et désormais… historique.

Ce mardi 15 avril 2025, à Saint-Denis, en région parisienne, Haïti n’a pas gagné une coupe de football ni un concours diplomatique (pas encore), mais elle a quelque chose de plus grand encore : une victoire humaine, culinaire, poétique, collective.

Et ce n’est pas un fait divers, c’est un fait national.

Tous derrière Leen : une diaspora qui n’a jamais déserté le cœur

Installée au restaurant Anba le Pont, au 309 avenue du Président Wilson, lieu désormais sacré par la flamme du feu et l’amour des saveurs, Cheffe Leen a démarré ce défi le samedi 6 avril, à l’heure où beaucoup hésitaient encore entre Netflix et le marché. Dès les premières heures, l’odeur du diri kolé avec haricots rouges s’est mêlée à celle des encouragements. On disait que même les voisins, d’origine pakistanaise ou maghrébine, passaient le nez en l’air, en souriant : « C’est quoi ce parfum ? C’est de la joie ?”

Ce défi, elle ne l’a pas entrepris à la légère. C’est un véritable combat contre l’épuisement, la chaleur, la routine, les douleurs aux chevilles. Car pendant ces 9 jours, elle a dû tenir debout, cuisiner sans erreur, gérer les cuissons, les assaisonnements, les livraisons, les encouragements, les rumeurs, les caméras. Tout en gardant le sourire.

Une cuisine ? Non. Un marathon poétique. Et chaque plat servi devenait une manière de dire : “Haïti n’est pas morte, elle mijote encore.”

L’artiste Bélo Prix découverte RFI et la cheffe Leen – Photo Instagram, courtoisie Cheffe Leen

Cheffe Leen n’a jamais été seule. Dans ce marathon digne des Jeux Olympiques du goût, la diaspora haïtienne a répondu présente, avec ses foulards, ses klaxons, ses vidéos en direct et même ses casseroles. Il y avait des gens venus de Lille, d’Orléans, de Bruxelles, de Genève. Des étudiants, des familles, des vieux chibanis, des jeunes influenceurs TikTok.

Certains sont venus avec leurs enfants pour dire : “Regarde, ça c’est Haïti.”

Le chanteur Bélo, guitare à la main, a fredonné un morceau en pleine cuisson de légume. Daan Junior est arrivé avec des encouragements doux comme le sirop de canne. Le DJ Tony Mix, lui, a carrément transformé l’arrière-cuisine en mini-carnaval, playlist konpa, rabòday, et tambour inclus.

Les gens dansaient, les enfants dessinaient le drapeau haïtien, les vieux parlaient créole à voix haute sans demander la permission à personne.

Une affaire sérieuse : Guinness n’est pas venu pour manger du gâteau

Ce record n’est pas juste un délire de cuisine. C’est du sérieux. Le Guinness World Records a des règles strictes : caméra en continu, témoins officiels, pauses de cinq minutes par heure uniquement, et surtout, des preuves béton à fournir dans un dossier qui fait presque autant de pages qu’un manuscrit de Frankétienne.

Mais ce n’est pas ça qu’on retient.

Ce qu’on retient, c’est qu’en plein cœur de l’Europe, une Haïtienne a cuisiné comme nos grands-mères le faisaient : avec amour, courage et sueur au front.

Sur les fourneaux, on a vu passer akasan, bouillon poulet, bannann peze, lalo, poisson gros sel, maïs grillé, pen patat, tassot cabrit, tonmtonm même ! Et bien sûr, soup joumou, que même Napoléon aurait regretté d’avoir sous-estimée.

Et pendant qu’elle mélangeait, qu’elle tournait, qu’elle servait, elle portait cette veste brodée de messages en créole, avec des mots comme « kenbe fèm », « rasin nou fò », « Ayiti pa lan lanmò, li lan lasosyete. »

Photo Instagram, courtoisie Cheffe Leen

On a vu des records dans le monde. Des gens qui avalent 45 hot-dogs en 3 minutes. D’autres qui jouent au yo-yo pendant 27 heures. Mais ce que Cheffe Leen a fait… c’est autre chose.

Elle a fait tenir une mémoire, un peuple, une histoire, dans une seule casserole. Elle a battu le record du monde avec une marmite, un rêve et un couteau bien aiguisé.

Et elle l’a fait en souriant. En chantant. En dansant.

Parce que chez nous, cuisiner, ce n’est pas seulement préparer un plat. C’est convoquer les ancêtres. C’est continuer l’histoire. C’est dire qu’on est toujours là.

Le monde entier a vu cette performance. Des médias locaux, des journalistes africains, des curieux français, des artistes caribéens ont partagé la nouvelle. Et tous, dans un seul élan, ont compris que ce n’était pas un simple “record de plus”.

C’était un acte de fierté.

Un rappel que la culture haïtienne n’est pas un cliché de pauvreté. C’est un feu intérieur. Une façon d’exister. Une richesse invisible qui ne se mesure pas au PIB mais au goût.

Haïti, ce petit pays cabossé par l’histoire, ravagé et miné par des crises politiques à répétition, trahi par ses élites, oublié par ceux qui gouvernent le monde, mais jamais effacé par ceux qui le portent dans le cœur, a une fois de plus prouvé qu’elle peut impressionner le monde avec trois ingrédients et une âme.

Et maintenant ? On mange. On chante. On n’oublie pas.

Pas besoin d’armes, ni de sièges à l’ONU, ni de grands discours diplomatiques : une simple marmite, un peu de sel, du feu, de la mémoire et beaucoup d’amour ont suffi à rappeler au monde que le peuple haïtien n’est pas seulement résilient — il est créateur, rayonnant, et capable de miracles pacifiques. Pendant que les puissants du globe se battent pour du pouvoir, Haïti entre dans le Guinness des Records avec un pilon, une passion et une cheffe au sourire tenace. Et cela, c’est peut-être bien plus fort que n’importe quel traité international.

La performance est finie. Les fourneaux se refroidissent. La cuisine redevient normale. Mais plus rien ne sera jamais comme avant.

Car désormais, le nom de Leenchee Excellent est inscrit dans l’histoire. Une histoire d’huile, de sueur, de foi. Une histoire d’Haïti qui, même loin de chez elle, réussit à réunir tout un peuple autour d’un seul mot : kenbe la.

Et si ce n’était pas seulement un record ? Et si c’était un appel ? Une façon de dire au monde que nous ne sommes pas les naufragés de l’histoire, mais ses cuisiniers silencieux ? Pendant que d’autres brandissent des drapeaux en papier, nous, nous faisons lever les nations dans les chaudrons.

Cheffe Leen n’a pas seulement nourri des ventres, elle a ravivé une mémoire, rallumé une flamme. Elle a montré que, parfois, ce n’est pas dans les discours ni les armes que réside la grandeur d’un peuple, mais dans l’art humble et ancestral de faire mijoter l’espérance.

Merci, Cheffe Leen. Pour le sel, le feu, le cœur. Pour les 9 jours en beauté. Pour avoir montré au monde que, même en exil, même loin des nôtres, même dans la fatigue, on peut faire du pays… un plat inoubliable.


Haïti, le seul pays où fuir devient patriotique

En Haïti, on ne quitte plus le pays. On s’exfiltre. Et ce n’est plus une fuite, c’est un acte civique. Une déclaration d’indépendance personnelle. Une manière de dire : Je refuse de devenir complice.

Haïti est sans doute le seul pays au monde où partir relève parfois d’un devoir moral. Car rester, c’est cautionner un système dans lequel les élites dansent la salsa avec les gangs, pendant que le peuple cherche un trou sec pour ne pas mourir sous la pluie.

Ici, l’effondrement n’est plus un risque. C’est un modèle de gouvernance. On ne parle plus d’un État faible. On parle d’un État évaporé. Un pays où même désigner un chef de police nécessite l’accord de l’ambassade américaine. Où l’idée d’avoir un président élu par le peuple semble aussi excentrique que de rêver à une ligne de métro Port-au-Prince–Jacmel.

Et pourtant, les gens continuent de vivre. Ou d’essayer.

La Hafte, Ile a Vache, Haiti (PHOTO : unsplash)

Le patriotisme en mode survie

On disait autrefois qu’aimer son pays, c’était y rester, le servir, y mourir s’il le fallait. Mais dans le cas d’Haïti, aimer son pays, c’est aussi ne pas se laisser tuer par lui. C’est fuir l’effondrement non pas par peur, mais par lucidité. Car fuir ne veut pas dire abandonner. Parfois, fuir c’est protéger la dernière partie saine de soi. C’est refuser de devenir indifférent, cynique, complice ou fou.

Aujourd’hui, ceux qui fuient ne fuient pas une crise de logement. Ils fuient une zone de guerre sans guerre déclarée, un pays occupé par ses propres enfants armés, formés, financés et protégés par des figures tutélaires du chaos : des grands patrons, des chefs d’entreprise, des politiciens, des hauts gradés ou ex-dirigeants, souvent membres de l’élite économique haïtienne — ceux qui financent, protègent, instrumentalisent ou négocient avec les gangs armés. Ils fuient un pays où un gang peut bloquer un terminal pétrolier pendant un mois sans que personne ne songe à l’arrêter, parce qu’il n’y a plus personne à qui donner l’ordre. Même l’ordre a quitté le pays.

Haïti est l’un des rares pays où l’élite économique est composée majoritairement de gens qui ne s’identifient pas vraiment à la nation. Syrienne, libanaise, arabe, américaine, française, espagnole, allemande, parfois même « haïtienne de passage », cette élite n’habite pas vraiment Haïti : elle l’exploite en transit, en dollars cash, en containers scellés.

Dans un pays normal, les riches financent des universités. En Haïti, ils financent des gangs armés. Dans un pays normal, ils organisent des concerts. En Haïti, ils organisent la pénurie de carburant pour spéculer sur les génératrices, pour mieux vendre… des génératrices, bien sûr — le seul secteur où l’ombre rapporte plus que la lumière. Ils sont dans la drogue, les armes, et parfois même cités dans de sinistres rumeurs de trafic d’organes. Et ils appellent ça : les affaires.

C’est une élite délinquante, glacée, cosmopolite, ancrée dans les comptes offshore et dans les entrailles du chaos. Une élite qui s’habille à Paris, fait ses accouchements à Miami, ses opérations cardiaques à New York, et qui ne voit dans Haïti qu’un immense entrepôt à profits.

Voitures garées à côté d’un bâtiment en béton brun pendant la journée dans une ruelle du Cap-Haitien, Haiti – (unsplash)

L’État ? Quel État ?

On dit qu’un État est légitime quand il protège ses citoyens. Or, le gouvernement haïtien n’a plus de territoire souverain. Il contrôle à peine 20% de Port-au-Prince. Le reste appartient à des coalitions de gangs aussi puissantes que l’État lui-même. Une République du 9mm. Une démocratie du AK-47.

Les services publics ? Des souvenirs. L’école ? Fermée ou kidnappée. La santé ? Un privilège. La justice ? Un théâtre absurde. L’électricité ? Une rumeur. La sécurité ? Une blague sinistre. La Constitution ? Un brouillon. Le président ? En pourparlers diplomatiques.

Alors fuir devient logique. Fuir devient sain. Fuir devient même, parfois, le dernier geste de foi envers la vie.

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Beaucoup d’Haïtiens qui quittent leur pays sont des professeurs, des journalistes, des médecins, des défenseurs des droits humains. Ils sont menacés non pas par une idéologie totalitaire, mais par l’absence totale d’autorité, ce qui est pire. Dans certaines zones, la seule loi qui règne est celle du chef de gang. Et le chef de gang n’aime pas qu’on enseigne aux enfants à penser, ou qu’on écrive un article trop lucide.

Ils sont donc persécutés, oui. Persécutés non pas par l’État, mais par l’absence d’État, ce qui est reconnu en droit international. La Convention de Genève est claire : est réfugiée toute personne qui craint avec raison d’être persécutée du fait de ses opinions, de sa profession, de son genre, ou de son origine sociale, et qui ne peut ou ne veut se réclamer de la protection de son pays.

C’est précisément la situation haïtienne. Haïti ne protège plus. Haïti expose. Haïti trahit.

Ecoliers haitiens – (unsplash)

Une farce géopolitique

Et pendant ce temps, les États-Unis — ces mêmes États-Unis qui tiennent le GPS de la gouvernance haïtienne dans leurs poches — veulent renvoyer ces mêmes Haïtiens chez eux. Un peu comme un pompier pyromane qui allume l’incendie puis reproche à la victime d’avoir sauté par la fenêtre.

Washington veut que les Haïtiens restent là-bas, pendant qu’il impose ici qui sera ministre, directeur de police ou ambassadeur. Le paradoxe est tellement grotesque qu’il en devient presque poétique.

On vous bombarde, puis on vous reproche de prendre l’avion.

Alors que faire ? Certains disent qu’il faut rebâtir Haïti. Mais rebâtir quoi, exactement ? Une structure dont les fondations sont pourries et dont les plans sont détenus par l’étranger ?

Soyons honnêtes : si on ne veut pas, ou si on ne peut pas faire un pays, il faut le mettre sur pause.

Pas en guerre. Pas en colère. Juste en pause.

Un moratoire existentiel. Une respiration collective.

Qu’on gèle les fonctions officielles. Qu’on redonne le pays aux poètes, aux enfants, aux jardiniers. Qu’on prenne cinq ans pour rêver autre chose. Pour écrire une nouvelle Constitution sur du papier recyclé, avec des crayons volés dans les bureaux des ONG.

Car malgré tout, malgré les blessures, malgré l’exil, ce pays existe encore. Dans les yeux de ceux qui le fuient. Dans la langue créole chantée dans les cuisines de Laval. Dans les souvenirs des grands-mères qui racontent Dessalines comme on raconte Hercule. Fuir n’est pas renoncer. Fuir, c’est emporter le pays dans une valise, pour le sauver ailleurs. Et un jour, peut-être, on reviendra. Avec un pays dans la tête, plus vrai que celui qu’on avait sous les pieds.

Jeunes musiciens haitiens célébrant la fête du drapeau – (unsplash)

La Nation ne meurt jamais

Car la nation ne meurt pas quand son État s’effondre. La nation ne disparaît pas quand ses citoyens s’exilent. Elle vit ailleurs. Dans la langue partagée. Dans les combats portés en silence. Dans le refus obstiné de se taire ou de se renier. Haïti n’est pas seulement un territoire géographique — c’est un peuple en marche, une mémoire en mouvement, une promesse encore debout malgré les ruines.

Fuir Haïti aujourd’hui, ce n’est pas trahir son pays. C’est refuser d’être réduit au silence, à la peur, à la soumission. C’est dire au monde : « Nous valons mieux que ce chaos qui parle en notre nom. » C’est garder vivante l’idée d’un pays libre, même lorsque ses rues sont verrouillées par la terreur et ses dirigeants tenus en laisse par des intérêts étrangers.

Oui, partir peut être un acte de patriotisme. Parce qu’on ne tourne pas le dos à son pays, on se détourne de ses bourreaux. On fuit non par lâcheté, mais par lucidité : parce que l’air est devenu irrespirable, parce que la pensée est une menace, parce que la parole libre coûte désormais la vie. Et surtout, parce que l’histoire elle-même nous enseigne que les grandes révolutions naissent souvent de l’exil.

Les architectes des indépendances ne sont pas tous restés sur place. Nombre d’entre eux ont conçu leur vision de liberté depuis des ports lointains, des chambres d’étudiants, des tavernes étrangères où ils pouvaient penser sans censure, rêver sans entrave, écrire sans craindre le couteau ou le canon. C’est loin du bruit des bottes qu’ils ont retrouvé la clarté nécessaire pour inventer un avenir.

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Les idées les plus fécondes naissent là où l’esprit respire. Et si Haïti doit renaître, ce ne sera pas sous les balles, ni dans la terreur, ni dans le silence imposé par les gangs ou la soumission orchestrée par une élite complice. Ce sera par la voix de ceux qui, même loin, gardent intacte leur foi dans ce pays, et refusent d’abandonner le combat à ceux qui l’ont confisqué.

Fuir Haïti aujourd’hui, c’est refuser de mourir avec elle. C’est préserver la graine, l’idée, le feu. C’est porter la nation ailleurs, en attendant qu’elle retrouve une terre où renaître. Voilà pourquoi, dans ce contexte tragique et unique, partir n’est pas trahir. C’est continuer la lutte.

La nation, la vraie, celle que Dessalines portait dans ses veines, ne se limite pas aux frontières dessinées par la géographie coloniale. Elle bat dans le cœur de ceux qui, même à des milliers de kilomètres, refusent de laisser le pays mourir sans témoins. Elle vit dans ceux qui fuient pour mieux revenir. Ou pour mieux parler. Ou pour mieux agir.

Voilà pourquoi, en Haïti, fuir peut être le dernier acte de loyauté. La dernière façon de dire : je crois encore en toi, assez pour ne pas t’ensevelir avec moi. Voilà pourquoi, dans ce pays renversé, partir n’est pas renier — c’est résister. Voilà pourquoi Haïti est, aujourd’hui, le seul pays au monde où fuir devient patriotique.


« Merci, tabarnak ! » : chronique d’un Québécois d’adoption

On ne choisit pas où l’on naît, mais parfois, on a la chance de choisir où l’on s’épanouit. Dans un monde où tant de gens vivent dans l’incertitude et la peur, il existe encore des endroits où l’on peut avancer sans entraves, bâtir sans crainte et espérer sans restriction. Voici un hommage sincère – teinté d’humour et de gratitude – à une terre qui m’a adopté et offert bien plus qu’un simple refuge : une véritable maison.

Le Chateau Frontenac à Québec (Image libre de droit)

Aujourd’hui, j’ai pris une claque. Pas une vraie, là – pas comme celles que ma grand-mère distribuait quand on osait toucher au dernier morceau de griot sans permission. Non, une claque existentielle. Le genre qui te fait t’arrêter net au beau milieu de ta journée et te dire : « Mon gars, t’es chanceux en sacrament. »

Parce que pendant que je sirotais mon café (trop cher, mais quand même pas pire) dans le confort de mon salon, j’ai lu les nouvelles. J’ai vu ces images d’Haïtiens aux États-Unis, coincés dans une tempête qu’ils n’ont pas créée. Stigmatisés, menacés d’expulsion, traités comme un fardeau, alors que tout ce qu’ils veulent, c’est bosser, vivre, respirer.

Puis, j’ai repensé à Haïti. Mon premier chez-moi.

Un pays pris en otage. Pas juste par les gangs avec leurs fusils, mais aussi par ceux en cravate, qui pillent sans kalachnikov mais avec des stylos et des comptes bancaires offshore. Et pendant ce temps, aux États-Unis, un demi-million de personnes originaires d’Haïti, des Haïtiens comme moi, vivent en sursis, menacées d’expulsion, suspendues à un fil d’espoir qui s’effiloche un peu plus chaque jour.

Et moi ? Moi, je suis ici. Bien installé, en sécurité, avec un toit au-dessus de ma tête et un système de santé qui, malgré ses files d’attente interminables, finit toujours par me soigner sans me ruiner. J’ai un passeport qui me permet de voyager sans qu’on me regarde comme si j’étais un intrus. J’ai une éducation qui ne m’a pas coûté l’âme et qui m’a permis d’avoir une carrière.

Alors, je me suis dit que c’était peut-être le moment de dire merci.

Je suis arrivé ici comme bien d’autres : avec une valise lourde et un cœur léger, plein de rêves et d’inquiétudes.

Au début, je me suis battu avec l’hiver comme on se bat avec un mauvais coloc : en essayant d’ignorer son existence jusqu’à ce qu’il devienne inévitable.

Premier hiver, première pelle. J’ai vu la neige tomber en novembre et je me suis dit : « Oh, c’est beau ! » Puis j’ai compris qu’elle n’allait pas juste rester belle et immobile. Elle allait s’accumuler, devenir lourde, bloquer des voitures, geler mes orteils. Je me suis retrouvé en janvier, à -30°C, les cils givrés, à me demander si j’avais réellement quitté la misère ou si j’étais juste devenu un popsicle haïtien.

Au fil des années, à travers le froid, j’ai découvert la chaleur des gens. Ce voisin qui m’a montré comment booster ma batterie quand mon char a refusé de démarrer à -25. Cette madame dans l’autobus qui m’a expliqué c’est quoi une poutine (et pourquoi c’est une hérésie de ne pas aimer ça). Ces collègues qui m’ont invité à mon premier party de Noël où j’ai compris qu’un Québécois saoul, c’est un poète incompris qui chante du Beau Dommage en pleurant.

Puis, il y a eu mon premier Québec contre le reste du Canada.

Parce que si tu arrives ici en pensant que le Québec, c’est le Canada, tu te trompes. Le Québec, c’est un pays en soi, et à l’intérieur, il y a Montréal. Montréal, c’est une fusion de toutes les cultures, un monde où tu peux manger du pâté haïtien au déjeuner, de la soupe tonkinoise au dîner et finir ta journée avec un smoked meat à 3 h du matin.

Mais en sortant de l’île, tu découvres le vrai Québec, avec ses régions qui ont chacune leur âme et leur caractère. D’abord, il y a Québec, la capitale nationale, fière et historique, l’Estrie et ses paysages bucoliques, la Gaspésie sauvage et maritime, le Saguenay–Lac-Saint-Jean chaleureux et festif, l’Abitibi authentique et résiliente, la Côte-Nord majestueuse et isolée, la Mauricie entre forêts et rivières, le Bas-Saint-Laurent poétique et apaisant, le Centre-du-Québec agricole et inventif, sans oublier toutes ces autres régions où chaque village a son accent, son histoire et sa manière unique d’accueillir le monde.

J’ai vu ces villages où tout le monde se connaît, où les gens te regardent avec une curiosité bienveillante. J’ai rencontré ces Québécois de région qui, après deux bières, te parlent comme si t’étais leur cousin perdu. Et surtout, j’ai compris une chose essentielle : le Québec, c’est pas juste un territoire. C’est un état d’esprit.

La murale en hommage à Leonard Cohen se trouve dans l’arrondissement de Ville-Marie sur l’édifice du 1420, rue Crescent (Flikr: Image libre de droit)

On peut reprocher bien des affaires au Québec : les routes pleines de nids-de-poule qui pourraient avaler une Honda Civic, le système de santé qui fonctionne à coup de « Revenez dans six mois, si vous êtes encore vivant », le prix des loyers qui grimpe plus vite que ma pression quand je vois ma facture d’épicerie.

Mais malgré tout, jamais, jamais je ne me suis senti aussi bien traité qu’ici.

J’ai eu droit à l’éducation sans que ça me coûte une fortune ou que je doive m’endetter à vie. J’ai pu dire ce que je pense sans craindre que quelqu’un vienne frapper à ma porte. J’ai pu travailler, bâtir ma vie, payer mes impôts (avec une petite grimace, mais bon, faut bien payer pour ces foutues routes).

Je suis d’ailleurs encore fasciné par cette chose typiquement québécoise : le débat éternel sur l’identité. Qui est Québécois ? Qui ne l’est pas ? Faut-il être né ici ou juste aimer le sirop d’érable et chialer sur le Canadien de Montréal ? Moi, je me suis jamais posé la question longtemps. J’ai adopté le Québec et il m’a adopté en retour, même si mon accent trahit mes origines chaque fois que je commande un « pain au chocolat » au lieu d’un « chocolatine ».

Il y a bien sûr des idiots partout. J’ai croisé quelques racistes, des gens qui me regardaient comme si j’étais une anomalie statistique dans leur quartier trop homogène. J’ai entendu des bêtises, subi des préjugés, comme tout immigrant.

Mais honnêtement ? C’est minime.

La plupart des gens ici s’en foutent que je sois né ailleurs, tant que je fais ma part, que je participe à la société, que je râle contre la météo avec eux.

Et ça, c’est précieux.

Parce qu’on ne réalise pas toujours ce qu’on a tant qu’on n’a pas vu ce que d’autres ont perdu. J’ai la liberté d’exister sans peur. Je peux me promener sans me demander si un gang va me kidnapper. Je peux voter sans que mon choix soit un simulacre.

Alors oui, j’ai quitté le Québec pour l’Ontario pour des raisons professionnelles, mais mon cœur, lui, il est resté accroché à un lampadaire du boulevard Saint-Laurent.

Merci à ce pays qui m’a donné une nouvelle vie. Merci à cette province qui m’a appris que la neige, ça se pelle, que le mot « maudit » peut exprimer à la fois la colère et l’affection, et que le meilleur remède contre le blues de l’hiver, c’est un bon « party » entre amis.

Merci aux Québécois, qui m’ont accueilli comme l’un des leurs, qui m’ont appris à sacrer avec éloquence et qui m’ont prouvé qu’on peut être chaleureux même quand il fait -40.

Je suis chanceux. Chanceux d’avoir trouvé un endroit où je peux être moi-même, où je peux grandir, où je peux espérer un avenir meilleur.

Et aujourd’hui, en regardant ce qui se passe ailleurs, je ressens plus que jamais cette gratitude.

Alors, à tous ceux qui ont fait du Québec un endroit où un petit Haïtien comme moi a pu devenir un grand Québécois d’adoption… Merci !

Image : Montréal Urbain, Centre ville. Utilisation gratuite. (Pixabay)

Je sais que dans la vie, on oublie vite. On prend pour acquis ce qu’on a. On râle sur la neige sans se rappeler que, ailleurs, c’est la peur qui tombe du ciel. On chiale sur le système de santé sans se rappeler qu’ailleurs, t’as pas le droit d’être malade si t’es pauvre. On peste contre les taxes sans réaliser qu’ailleurs, les impôts ne construisent pas d’écoles, ils disparaissent dans les poches de ceux qui te gouvernent.

C’est facile d’oublier la chance qu’on a quand on la vit tous les jours.

Mais moi, j’oublie pas.

Je me souviens de mes premières années ici. Je me souviens du premier hiver où j’ai failli perdre mes oreilles (et ma dignité) en sortant sans tuque parce que « ça doit pas être si pire ». Je me souviens de la première fois que j’ai voté ici, ce moment où j’ai réalisé que mon opinion comptait pour vrai, que mon choix ne finirait pas dans un sac poubelle derrière une école. Je me souviens de la première fois qu’un collègue québécois m’a invité chez lui pour un souper et que j’ai découvert la tourtière – en me demandant pourquoi, pour l’amour du ciel, on appelait ça une tourtière alors que c’était une tarte à la viande.

Je me souviens de la première fois où j’ai sacré en plein contexte, avec la bonne intonation, et que mes amis québécois m’ont regardé avec fierté, comme si j’avais enfin passé un rite de passage.

Je me souviens de toutes ces petites choses qui font du Québec ce qu’il est.

Et je me souviens surtout de ce que le Québec m’a donné : la liberté.

Pas juste la liberté de parole ou la liberté de bouger sans crainte. La liberté d’espérer.

Parce qu’on ne s’en rend pas compte, mais espérer, c’est un luxe.

Ailleurs, espérer, c’est dangereux. Espérer une meilleure vie, ça peut faire de toi une cible. Espérer que tes enfants puissent aller à l’école sans risquer leur vie, c’est un vœu pieux. Espérer que demain sera meilleur qu’aujourd’hui, c’est une naïveté qui coûte cher.

Mais ici ? Ici, espérer, c’est normal. C’est même encouragé.

Et c’est peut-être ça, au fond, le plus beau cadeau que le Québec m’ait fait.

Alors oui, il y a des journées où je sacre contre Hydro-Québec parce que ma facture me donne envie de pleurer. Oui, il y a des matins où j’en peux plus du froid, où je rêve d’une plage et d’un vrai soleil du pays natal qui ne me veut pas du mal. Oui, il y a des moments où je me demande si un jour, je vais vraiment aimer le sirop d’érable (petit secret : non, mais je fais semblant pour éviter les débats).

Mais malgré tout ça, je reste reconnaissant.

Parce que je sais que je viens d’un endroit où espérer n’est pas un droit. Et je vis maintenant dans un endroit où c’est la norme.

Alors, encore une fois… Merci, tabarnak !

Merci pour le froid, qui m’a appris davantage la résilience.
Merci pour les files d’attente chez le médecin, qui me rappellent que même si c’est long, au moins, j’aurai des soins.
Merci pour les hivers interminables, qui font que chaque printemps ressemble à une résurrection.
Merci pour les débats linguistiques, qui prouvent qu’ici, on tient à la culture au point d’en faire un sport national.
Merci pour le hockey, même si je comprends toujours pas pourquoi c’est une religion.
Merci pour les amitiés sincères, les voisins serviables, les collègues accueillants.
Merci pour cette terre qui, sans me connaître, m’a offert une place.

Et si un jour, quelqu’un ose me demander si je me sens Québécois, je répondrai, sans hésiter, sans peur, et avec tout l’amour que j’ai pour cette province…

Ben oui, câlisse !


Frankétienne, l’éternel immortel

Frankétienne, figure légendaire de la littérature haïtienne, s’est éteint ce jeudi 20 février 2025 à l’âge de 88 ans, laissant derrière lui une œuvre foisonnante, indomptable, à l’image de son esprit incandescent. Il a révolutionné les lettres haïtiennes en brisant les cadres, en façonnant une écriture où le chaos devenait rythme, où chaque mot portait une charge de révolte et de beauté. Ce texte est un hommage à celui qui fut bien plus qu’un écrivain : un mentor, un maître du verbe, un ouragan créatif dont la voix continuera de résonner bien au-delà de sa disparition.

Frankétienne à son bureau : (photo gracieuseté Editions Memoire d’encrier)

Il y a des écrivains, et il y a des phénomènes. Frankétienne appartenait à cette seconde catégorie : un ouragan créatif, un prophète incandescent, un sculpteur de mots et un alchimiste des langues. Il n’a pas simplement écrit ; il a forgé une littérature nouvelle, une vision du monde où le chaos devient harmonie, où l’indéchiffrable devient une musique intérieure.

Haïti a donné naissance à des génies littéraires, mais aucun n’a embrassé avec autant d’ardeur le feu du langage, aucun n’a dansé avec une telle frénésie sur le fil de la folie et de la lucidité. Aujourd’hui, il n’est plus physiquement parmi nous, mais son œuvre demeure, vivante, indomptable, inclassable.

M. Mitterrand a élevé le célèbre écrivain, poète, peintre, sculpteur et acteur Frankétienne à la distinction de Commandeur dans l’ordre des Arts et des lettres. (Flickr: creative commons)

Le maître de la spirale

Poète, dramaturge, romancier, comédien et peintre, Frankétienne était un artiste total. Pendant de nombreuses années, il fut aussi enseignant et directeur d’école, transmettant aux jeunes générations sa passion pour le savoir et la langue. En 1968, il fonde avec René Philoctète et Jean-Claude Fignolé un mouvement littéraire audacieux : la Spirale. Cette approche, qui transcende les frontières entre roman, théâtre et poésie, prône une liberté absolue du langage et de la pensée. Contrairement à ce que certains ont cru, il refusait le terme « spiralisme », qu’il jugeait trop rigide. Pour lui, la spirale était avant tout un refus du linéaire, une manière d’explorer l’imaginaire sans se laisser enfermer dans un système figé.

Frankétienne ne s’est jamais contenté des formes traditionnelles. Il les a brisées, recréées, transformées en un tourbillon littéraire où chaque phrase, chaque mot semblait répondre à un appel venu d’ailleurs. Avec le spiralisme, il a inventé une manière d’écrire qui défiait la linéarité, qui épousait le mouvement perpétuel de l’Histoire et du chaos haïtien. Dezafi (1975), son chef-d’œuvre écrit entièrement en créole-haïtien, a été un cri de résistance, un manifeste littéraire affirmant que cette langue longtemps méprisée pouvait porter les plus hautes ambitions littéraires.

Il écrivait sur la dictature des Duvalier, mais pour contourner la censure et éviter d’être facilement repéré, il était obligé de créer des mots, d’inventer des néologismes (réf : extrait vidéo YouTube en appui). Chaque phrase portait une charge explosive cachée sous des jeux linguistiques, des détours poétiques, des métaphores cryptées. Son écriture était un acte de survie, une révolte déguisée, une manière de dire l’indicible sans éveiller immédiatement la suspicion du régime.

Frankétienne dans sa maison à Port-au-Prince, restée intacte après le séisme de 2010. Le pilier de droite, peint par l’artiste, représente une scène de la catastrophe. © Corentin Fohlen / Divergence / UNESCO

Ma rencontre avec Frankétienne

J’ai découvert Frankétienne par le biais de Mûr à crever, un roman qui raconte la descente aux enfers d’un jeune homme qui voit la femme qu’il aime s’éloigner. Je me souviens de cette première lecture, laborieuse, presque hostile. Je me heurtais à des phrases qui semblaient se dérober sous mes yeux, à des images enchevêtrées dans une architecture volontairement labyrinthique. C’était une littérature qui refusait la facilité, qui exigeait un effort, une immersion totale. Frustré, je posai le livre, me demandant si je n’étais pas simplement incapable de saisir sa profondeur.

Puis, il y eut cette rencontre. Une conférence dans une petite salle bondée, à Port-au-Prince. Frankétienne était là, vêtu de ses éternelles chemises bariolées, la voix ample, le geste théâtral. Il parlait de la spirale, de l’écriture comme un vortex, de l’impossibilité de raconter Haïti autrement que par le chaos.

« Le monde n’est pas linéaire, pourquoi l’écriture le serait-elle ? » lança-t-il.

Ce jour-là, j’ai compris. Frankétienne ne rendait pas la lecture difficile par jeu ou prétention. Sa complexité était une nécessité, une réponse au tumulte du réel haïtien. Il n’écrivait pas pour distraire, il écrivait pour dire l’indicible, pour sculpter l’invisible. Dany Laferrière, lui aussi fasciné par ce monstre sacré, racontait une conversation qu’il avait eue avec lui : 

« Frankétienne m’a dit un jour : ‘Tu écris pour être lu, moi j’écris pour être étudié.’ » 

Cette phrase résume à elle seule toute la radicalité de son œuvre. Il ne cherchait pas l’accessibilité, il ne voulait pas séduire. Il voulait marquer. Laisser une empreinte indélébile sur la littérature et sur l’esprit de ceux qui oseraient s’y aventurer.

Dany Laferrière dans les bras de Frankétienne, à Port-au-Prince, en 2013

L’artiste total-capital

Mais Frankétienne n’était pas seulement un écrivain. Il était aussi peintre, dramaturge, musicien, acteur de sa propre mythologie. Sa maison à Port-au-Prince, véritable caverne d’Ali Baba du chaos créatif, débordait de toiles aux couleurs éclatantes, d’esquisses tourmentées où se superposaient visages, spirales, éclats d’écriture. Ses tableaux étaient des prolongements de ses textes, ou peut-être ses textes étaient-ils des prolongements de ses tableaux.

Un jour, un ami m’a raconté une anecdote. En 2010, après le tremblement de terre qui ravagea Haïti, Frankétienne, comme tant d’autres, avait tout perdu. Son logement était fissuré, ses œuvres menacées. Pourtant, quelques jours après la catastrophe, il reprenait la parole, il peignait encore, il écrivait encore.

« L’artiste ne peut pas se taire, même dans les ruines », disait-il.

Lui qui avait consacré sa vie entière à la création, qui revendiquait avoir travaillé sur une soixantaine de livres, environ, et près de 5000 tableaux, ne pouvait s’arrêter, même face à l’effondrement du monde autour de lui. L’art était son souffle, sa résistance, sa manière de défier le chaos. Et il ne s’est jamais tu. Les Métamorphoses de l’oiseau schizophone (spirale en huit tomes ou mouvements), Ultravocal, Les Affres d’un défi, autant de textes où résonnent à la fois la douleur et la démesure, où chaque phrase semble s’élever comme un chant, une incantation à la fois tragique et lumineuse. À travers ses mots et ses toiles, il a laissé une empreinte inaltérable, un tourbillon d’idées et de couleurs qui continuera de vibrer bien au-delà de sa disparition.

D’ailleurs, Les Affres d’un défi (1979) (réédité en 2009) illustre bien cette idée d’une œuvre en perpétuelle métamorphose. Ce roman, écrit en français, ne doit pas être vu comme une simple traduction de Dezafi (1975), mais plutôt comme une réinterprétation, une nouvelle incarnation de la même histoire sous une autre forme linguistique. Fidèle à sa vision du spirale, Frankétienne ne figeait jamais son art : chaque texte, chaque version, chaque langue ouvrait un nouveau cycle, une nouvelle perspective, toujours en mouvement.

Franketienne en trai d’écrire son Anthologie secrète publiée chez mémoire d’encrier (PHOTO: des Editions Mémoire d’Encrier)

Un cri dans le désert

Mais derrière l’exubérance du créateur se cachait une réalité plus cruelle. Frankétienne, géant de la littérature, a vécu ses dernières années dans une précarité indigne de son rang. En 2023, lors de son passage à l’émission Le Point de Radio Métropole, il a lancé un cri de détresse bouleversant. Il confiait être en grandes difficultés financières depuis la période du mouvement Peyi lòk, qui avait plongé Haïti dans une paralysie économique et sociale. Ne pouvant plus voyager pour participer à des salons littéraires, incapable de vendre ses tableaux ou de se produire sur scène, il se retrouvait dans une situation dramatique.

Mais Frankétienne n’a pas quémandé, il n’a pas demandé l’aumône. Ce qu’il a réclamé, c’est que ses concitoyens viennent jusqu’à lui pour acheter son œuvre, ses tableaux, ses livres. Ce geste de dignité a porté ses fruits : il a même réussi à vendre un tableau pour un million de gourdes, preuve que son art conservait toute sa valeur, que son génie ne devait pas être réduit à la misère.

Ce témoignage a fait l’effet d’une onde de choc. Ce week-end-là, les réseaux sociaux ont explosé d’indignation. Comment était-il possible qu’un artiste de son envergure, l’auteur de Pèlen Tèt, celui dont les mots ont façonné l’âme haïtienne, puisse vivre dans une telle précarité ? Partout, des voix se sont élevées, consternées par ce scandale.

Citation de Frankétienne dans le métro de Paris (PHOTO courtoisie de Fabian Charles)

Et pourtant, Frankétienne était honoré à travers le monde. Son œuvre était étudiée dans les universités, ses tableaux exposés dans de prestigieuses galeries. À Paris, j’ai même vu une de ses citations gravées dans le métro, preuve de son rayonnement international. Il était célébré ailleurs, admiré, respecté, alors qu’en Haïti, il vivait dans l’oubli et le dénuement.

Cette injustice, hélas, n’était pas une exception. Haïti, terre de poètes et de rêveurs, a toujours maltraité ses génies. Jacques Roumain mort trop tôt, Jacques-Stephen Alexis disparu dans les ténèbres, Jean-Claude Fignolé plongé dans l’oubli… Et Frankétienne, malgré son aura, malgré les honneurs internationaux, n’a pas échappé à cette malédiction.

Il aurait pu partir vivre ailleurs, trouver refuge dans une capitale littéraire où son nom aurait été célébré comme il se doit. Mais Frankétienne était ancré à Haïti, viscéralement.

« Si je quitte ce pays, je meurs », répétait-il.

Un tableau de Franketienne vendu a 1 million de gourdes duran un levé de fond (Capture vidéo sur YouTube)

L’éclair qui ne s’éteint pas

Aujourd’hui, Frankétienne n’est plus. Mais son souffle demeure. Il plane sur la littérature haïtienne, il infuse les nouvelles générations d’écrivains qui osent expérimenter, déconstruire, réinventer. Il est dans chaque mot créole porté avec fierté, dans chaque œuvre qui refuse la facilité, dans chaque artiste qui comprend que la création n’est pas un simple jeu mais un combat, une quête existentielle.

On pourra toujours débattre de l’hermétisme de ses textes, de la radicalité de son style. Mais ce qui est certain, c’est que Frankétienne n’a jamais triché. Il a poussé le verbe jusqu’à ses extrêmes limites, il a refusé toute concession, il a laissé derrière lui une œuvre indomptable, qui défie le temps et l’oubli.

Il y a des écrivains que l’on range sur des étagères, que l’on cite avec respect mais que l’on oublie peu à peu. Frankétienne, lui, continue de vibrer, de hurler, de flamboyer. Comme un ouragan. Comme un éclair. Comme un cri qui ne s’éteint jamais.

Parce qu’il était plus qu’un auteur. Il était une langue en fusion, une parole en transe, un homme possédé par les dieux du verbe. Il était la fièvre de la création, le tumulte de l’esprit, l’orage et l’accalmie.

Et s’il n’a pas eu, de son vivant, l’hommage qu’il méritait, son œuvre est un séisme qui ne cesse de résonner. Chaque génération qui le redécouvre sentira ce frisson, ce vertige, ce choc. On tentera peut-être de le contenir, de le réduire à des analyses sages et policées. Mais Frankétienne ne se contient pas. Il explose. Il brûle. Il consume et illumine à la fois.

Que reste-t-il après lui ?

Une légende, un souffle, un feu sacré. Et cette certitude : tant qu’il y aura des rêveurs, des audacieux, des insoumis, Frankétienne sera vivant.

Lui qui refusait la linéarité, qui transformait les mots en tourbillons et les récits en vortex, ne pouvait pas simplement disparaître. Alors, que son repos soit à son image : mouvant, vibrant, infini.

Qu’il se repose en spirale.


On a brûlé vif un bébé à Kenscoff… et personne ne réagit

Ce texte raconte l’indicible. Il expose une horreur qui dépasse l’entendement, un drame si cruel qu’il brise l’âme. Les cœurs sensibles sont priés de s’abstenir. Ce n’est pas une fiction. C’est Haïti, aujourd’hui. Un cri de douleur, un cri de vérité. Lire, c’est porter ce fardeau…

La commune de Kenscoff sur la carte topographique d’Haïti (wikimedia)

Il y a des nouvelles qui déchirent l’âme, des récits qui brisent le silence du monde, mais qui pourtant ne suffisent pas à faire trembler les puissants. Haïti, ce pays qui fut jadis un symbole de liberté et de résilience, est aujourd’hui un champ de ruines, une terre abandonnée aux monstres qu’elle a engendrés. Ce n’est plus une crise. Ce n’est plus du chaos. C’est l’abîme.

Ce n’est pas un film d’horreur, ni une dystopie cauchemardesque. C’est une réalité que les Haïtiens vivent au quotidien. Une réalité où l’innocence est brûlée vive, où l’espoir est criblé de balles, où le chagrin tue aussi sûrement que les balles assassines. Entre le 27 janvier et le début du mois de février, plus de 150 personnes ont été massacrées à Kenscoff. Hommes, femmes, enfants, personnes âgées, tous piégés dans une vague de violence d’une brutalité indescriptible. Les maisons ont brûlé, les cris ont résonné dans la nuit, et l’horreur s’est étendue comme une ombre sur cette communauté anéantie.

Une mère a vécu ce que même les mots refusent de raconter. Ils l’ont forcée à un choix inhumain : jeter son propre bébé de deux mois dans le feu ou mourir à ses côtés. Elle a supplié. Elle a crié. Elle a tenu son enfant contre elle, tentant de le protéger par un amour qui aurait dû être invincible. Mais les armes ne laissent aucune place à l’amour. Ils ont arraché le bébé de ses bras et l’ont jeté eux-mêmes dans les flammes. Elle a hurlé, s’est effondrée. Avant qu’elle ne puisse réaliser l’horreur de ce qui venait de se produire, ils ont tiré. Non pas pour la tuer, mais pour l’achever autrement.

Elle s’est relevée, titubante, son corps vidé de toute raison d’exister. Elle a marché sans savoir où aller, portée par un instinct brisé, errant dans un monde qui n’avait plus de sens. Deux semaines après le massacre de Kenscoff, elle a été retrouvée déambulant à Delmas 103, le regard absent, le corps amaigri par la douleur. Des passants, émus par son état, ont tenté de l’aider. Ils lui ont parlé, lui ont tendu une main qu’elle n’a pas saisie. Son esprit semblait déjà ailleurs, figé dans une autre dimension où le cri de son enfant résonnait encore.

Des riverains, bouleversés, l’ont conduite au commissariat de Pétion-Ville, où elle a reçu une assistance préliminaire. On lui a offert de l’eau, un siège, une possibilité de déposer plainte. Mais que vaut une plainte quand la justice elle-même est complice du silence ?

Elle a fermé les yeux un instant. Un long instant. Et elle ne les a jamais rouverts.

Elle est morte sur place, comme si son corps avait compris ce que son âme savait déjà : il n’y avait plus d’issue, plus de lendemain. Tuée par un chagrin trop grand pour être contenu dans un cœur humain. Ou peut-être par une culpabilité insupportable, cette sensation terrible d’avoir survécu là où son enfant n’avait pas eu cette chance. Peut-être par un effondrement intérieur, une perte totale du sens de la vie, où le désespoir, le choc et la terreur se sont ligués contre son souffle.

Elle est morte comme on s’éteint, lentement, en silence, son cœur refusant de battre dans un monde qui ne méritait plus qu’elle y demeure. Comme si la vie elle-même l’avait quittée, refusant de prolonger son supplice.

C’était le 14 février 2025.

Ses derniers mots, à peine murmurés avant qu’elle ne s’efface pour toujours, résonnent comme une condamnation du silence et de l’inaction du monde : « M tande vwa bebe m nan k ap kriye nan dife a, pito yo te touye m avan, m pa t ap wè. » (J’ai entendu la voix de mon bébé pleurer dans le feu. J’aurais préféré qu’ils me tuent d’abord, ainsi je n’aurais pas vu.)

Son nom était Eliana Thélémaque.

Eliana Thélémaque et son bébé Image libre de droit • Ville de Fort-Liberté

La banalisation de l’horreur

Ce drame aurait dû arrêter le monde. Mais il n’est qu’une ligne de plus dans la longue liste des atrocités commises en Haïti.

Dans une salle de classe, dans la matinée du mardi 11 février 2024, un étudiant du Centre d’Études Diplomatiques et Internationales a été tué d’une balle perdue en pleine tête. Il assistait à un cours, cherchant à apprendre, à s’élever au-dessus du chaos qui l’entourait. La mort l’a frappé là, en plein apprentissage, brisant net un avenir qui ne demandait qu’à éclore.

Et combien d’autres ? Combien d’anonymes exécutés chaque jour dans l’indifférence générale ?

Haïti n’est plus un pays, c’est une fosse commune.

Ce ne sont pas des crimes isolés. C’est un système. Un projet. Une entreprise de destruction menée avec froideur et méthode.

À la tête de cette armée de l’enfer (G9, Viv ansanm), un nom revient sans cesse : Jimmy Chérizier, alias Barbecue. Un surnom qui évoque la cendre et le feu, comme un funeste présage. Ancien policier devenu chef de gang, il n’est pas un simple criminel. Il est un symbole. Le bras armé d’un réseau plus vaste, alimenté par l’argent des puissants, des politiciens corrompus et des hommes d’affaires sans scrupules.

Ils financent. Ils arment. Ils tirent les ficelles pendant que le sang coule. Pendant que les mères pleurent et que les enfants meurent.

Le pouvoir haïtien, s’il en reste un, est à genoux devant eux. Ou complice.

Ce ne sont pas des crimes isolés. C’est un système. Un projet. Une entreprise de destruction menée avec froideur et méthode.

Cérémonie de prestation de serment du Conseil présidentiel de transition d’Haïti, tenue au Palais national le 25 avril 2024. (Wikimedia Commons)

Une classe dirigeante murée dans le silence

Face à ce carnage, face à l’horreur d’un pays qui s’effondre, où sont les dirigeants haïtiens ? Où sont leurs voix, leurs condamnations, leur indignation ?

Haïti est gouverné par un Conseil présidentiel de neuf membres, un Premier ministre, des ministres et des représentants qui prétendent administrer ce qu’il reste du pays. Pourtant, devant l’indicible, devant l’impensable, leur silence est aussi glaçant que les crimes eux-mêmes.

Aucune déclaration. Aucune prise de position. Aucune décision forte pour faire face à l’impunité grandissante. Pas un mot sur le bébé brûlé vif. Pas un mot sur cette mère morte de chagrin. Pas un mot sur l’étudiant fauché en pleine classe.

Que font-ils ? Que disent-ils ? Sont-ils en exil dans leurs propres esprits, barricadés dans des bureaux qui ne servent qu’à signer des documents inutiles ? Ou sont-ils, comme beaucoup le pensent, de connivence avec ceux qui sèment la mort ?

L’histoire jugera leur passivité. Mais en attendant, c’est le peuple qui paie le prix de leur mutisme.

L’ancien Premier ministre haïtien Garry Conille rencontre des membres du premier contingent de la police kenyane, arrivé le 25 juin dans le cadre de la Mission multinationale d’appui à la sécurité. Source: © Guerinault Louis/Anadolu via Getty Images

La force multinationale : un mirage de sécurité

Face à cette descente aux enfers, le monde a voulu croire en une solution. En juin dernier, sous l’égide des Nations Unies, la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) a été déployée en Haïti pour tenter de reprendre le contrôle du pays. Quatre cents policiers kényans ont foulé le sol haïtien, porteurs d’une mission aussi noble que périlleuse. Mais depuis leur arrivée, le constat est accablant : les gangs continuent leur progression, défiant sans effort cette présence étrangère censée ramener l’ordre.

Le carnage continue. Les meurtres ne s’arrêtent pas. L’insécurité, loin de reculer, semble au contraire se moquer de ces renforts venus de l’autre bout du monde.

Face à cet échec apparent, les forces kényanes ne cachent plus leur frustration. Les policiers kenyans se plaignent de l’instabilité politique en Haïti, un bourbier sans fin où aucune stratégie ne semble tenir. Car comment combattre l’anarchie dans un pays où l’État lui-même est à genoux ? Comment éradiquer la violence quand ceux qui devraient garantir la justice en profitent en coulisses ?

La MMAS devait être un espoir. Elle est en passe de devenir un mirage, un voile posé sur un désastre toujours plus profond.

Culture maraîchère à Kenscoff. (wikimedia)

Le monde regarde… et se tait

Haïti est devenu l’épicentre d’un effondrement sans précédent. Une apocalypse à huis clos. Mais où sont les voix qui devraient s’élever ? Où sont les condamnations officielles ? Où sont les interventions ?

Les puissances internationales se contentent de « s’inquiéter ». Elles rédigent des communiqués, organisent des conférences, débattent sur des sanctions inefficaces pendant que la barbarie continue.

Et nous, simples témoins de cette descente aux enfers, que faisons-nous ? Nous partageons des articles, nous commentons, nous compatissons, avant de retourner à nos vies. Mais combien de temps encore cette inertie morale pourra-t-elle durer ?

Il est trop tard pour les morts. Trop tard pour cette mère qui a perdu son bébé dans les flammes. Trop tard pour cet étudiant tué en plein cours. Mais il n’est pas trop tard pour les vivants.

Il faut briser le silence. Faire entendre cette douleur au monde entier. Forcer les regards à se tourner vers Haïti, non pas avec de la pitié, mais avec une indignation féroce.

Que les coupables soient nommés. Que les responsabilités soient établies. Que les criminels, du plus petit bras armé au plus grand financier, sachent que leur règne ne sera pas éternel.

Haïti ne doit pas devenir un pays que l’on pleure en silence.

Haïti doit redevenir un pays que l’on sauve.