Thélyson Orélien

Mois de l’histoire des Noirs : et si on racontait toute l’histoire ?

Chaque février, c’est le même rituel : on sort les grandes figures de l’histoire noire, on organise des conférences, on diffuse des documentaires inspirants. Né aux États-Unis en 1976, adopté ensuite par le Royaume-Uni et le Canada, le Mois de l’histoire des Noirs a fait son entrée en France en 2018, à Bordeaux. L’idée est belle : célébrer les luttes et les réussites de la diaspora africaine. Mais au fond, est-ce qu’on raconte vraiment toute l’histoire, ou juste une version bien polie pour ne déranger personne ?

Célébration du mois de l’histoire des Noirs dans une base de l’armée de l’air américaine. (Wikimedia)

Février…

Ce mois où l’histoire des Noirs obtient son petit coin VIP dans le grand livre du monde. 28 jours – 29 si l’univers est d’humeur généreuse. On célèbre, on honore des figures illustres, on raconte les luttes et les victoires. Mais soyons honnêtes : que fait-on réellement ? Qui écoute ? Et surtout, jusqu’où peut-on aller sans déranger ?

Dès le 1er février, conférences et panels se multiplient. Les grandes institutions affichent quelques photos de Martin Luther King et Nelson Mandela, comme si cela suffisait à prouver leur engagement. Les entreprises rivalisent de slogans sur l’inclusion.

On se félicite des avancées, on clame que les temps ont changé. Pourtant, derrière les discours inspirants, un malaise persiste. Entre un slogan sur l’égalité et une publicité sur la diversité, flotte un parfum d’hypocrisie. On édulcore l’histoire, on la rend inoffensive.

Mais derrière cette belle mise en avant, une question demeure : quelle histoire raconte-t-on vraiment ? Celle des luttes et des triomphes, ou seulement celle qui rassure et qui rentre dans les cases ? Car à force de répéter les mêmes récits, on en oublie une réalité essentielle : l’histoire des Noirs ne commence pas avec l’oppression.

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La marche du révérend Jesse Jackson pour l’emploi – autour de la Maison Blanche.- Crédit photo : Bibliothèque du Congrès, O’Halloran, Thomas J. via Flickr (creative commons)

Une histoire tronquée

L’histoire des Noirs ne commence pas avec l’oppression. Bien avant la traite transatlantique, des civilisations africaines prospéraient en astronomie, médecine, architecture et philosophie. L’Empire du Mali, sous Mansa Musa, contrôlait un vaste réseau commercial reliant l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient. Tombouctou abritait l’Université de Sankoré, où des savants africains enseignaient la médecine et la géométrie à des étudiants venus du monde entier.

Le Royaume du Kongo entretenait des relations diplomatiques avec le Vatican au XVIe siècle. Le Grand Zimbabwe prouve l’existence d’architectures monumentales en Afrique bien avant l’arrivée des Européens. L’Égypte antique, souvent appropriée par l’Occident, était une civilisation africaine dont l’influence s’étend encore aujourd’hui.

Mais on réduit trop souvent l’histoire des Noirs à la souffrance. On célèbre Rosa Parks, mais on oublie Claudette Colvin, trop jeune et rebelle pour être intégrée au récit officiel. On évoque Harriet Tubman, sans les détails les plus féroces de son combat. Malcolm X est réduit à une alternative radicale à Martin Luther King, comme si la colère n’était pas une réponse légitime à l’oppression.

Pendant ce mois, les écoles organisent des journées culturelles où l’on mange du poulet frit sous prétexte d’hommage aux traditions culinaires afro-américaines. Mais où sont les contributions noires à la science et à l’innovation ? Qui sait que le Dr Ben Carson a réalisé la première séparation réussie de jumeaux siamois reliés par la tête ? Que des ingénieurs noirs ont participé à la construction du métro de New York et à de nombreux autres projets d’infrastructure à travers le monde ? Que l’haïtien Jean Baptiste Pointe du Sable a été reconnu officiellement comme le fondateur de la ville de Chicago ? Et que la NASA doit une grande partie de son succès aux calculs de mathématiciennes noires comme Katherine Johnson ?

L’histoire des Noirs ne doit pas se limiter aux récits de souffrance. C’est aussi une histoire d’innovation et de progrès.

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Claudette Colvin, célèbre pour avoir refusé, le 2 mars 1955 à l’âge de 15 ans, de laisser son siège à une Blanche dans un autobus, cela en violation des lois Jim Crow des États du Sud qui imposaient la ségrégation raciale dans les transports publics, devenant ainsi la première femme afro-américaine à accomplir cet acte. Le refus de Colvin a précédé le mouvement de boycott des bus de Montgomery de 1955 qui a eu un retentissement national. (Wikimedia).

Le grand paradoxe : célébrer sans déranger

Pendant ces 28 jours (et surtout pas un de plus), on veut bien célébrer l’histoire noire… à condition qu’elle ne dérange pas. On préfère les récits de résilience aux récits de rage, les discours inspirants aux vérités qui grattent.

Par exemple, on adore rappeler que les Afro-Américains ont souffert sous l’esclavage et la ségrégation, mais on évite d’ouvrir la discussion sur les formes modernes d’exploitation économique des Noirs : inégalités salariales, surreprésentation dans les prisons, appropriation culturelle… Trop politique. Restons-en aux discours consensuels.

Certaines entreprises en profitent pour afficher leur inclusivité : elles changent leur logo en noir et or, lancent une collection spéciale avec des t-shirts floqués de poings levés, et publient des messages génériques, des slogans vides, du type : « Nous célébrons la richesse de l’histoire noire. » Mais combien d’entre elles mettent réellement en place des politiques de promotion et d’embauche équitables pour les Noirs ? Combien agissent contre le racisme systémique ? Combien d’universités enseignent sérieusement l’histoire des Noirs sans se limiter à quelques figures emblématiques ?

Pourquoi ne pas profiter de ce mois pour parler aussi des grands stratèges militaires noirs comme Toussaint Louverture en Haïti ou Shaka Zulu, dont les innovations tactiques ont révolutionné la guerre en Afrique du Sud ? Pourquoi ne pas évoquer les intellectuels noirs comme, W. E. B. Du Bois, Anténor Firmin, Molefi Kene Asante, Frantz Fanon et Jean Price Mars. Sans oublié Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor, qui ont théorisé la Négritude et influencé la littérature mondiale ? Pourquoi ne pas rappeler que des styles de combat africains anciens ont influencé la capoeira au Brésil et bien d’autres arts martiaux ?

L’histoire des Noirs ne se limite pas à la lutte contre l’oppression. C’est aussi une histoire de grandeur et d’innovation.

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En 1900, W. E. B. Du Bois a présenté à l’Exposition universelle de Paris une collection de 500 photographies illustrant la diversité et la réussite de la classe moyenne afro-américaine, défiant ainsi les stéréotypes raciaux dominants. (Flickr: Domaine public)

Et si on racontait TOUTE l’histoire ?

L’histoire des Noirs est aussi une histoire de science et de technologie. Trop souvent, seuls quelques noms émergent : Neil Armstrong, Buzz Aldrin, John Glenn… Mais qui connaît Leland Melvin, ingénieur et astronaute ? Guy Bluford, premier Afro-Américain dans l’espace ? Dorothy Vaughan, pionnière des calculs informatiques ? Mary Jackson, première ingénieure noire de la NASA ?

Mais au-delà des réussites, il y a aussi des vérités inconfortables qu’on préfère taire :

  • L’implication de nombreuses nations dans l’esclavage et la colonisation, bien au-delà d’une simple prise de conscience tardive.
  • L’exploitation des ressources africaines, pillées par des multinationales pendant que les populations locales luttent pour survivre.
  • Les violences policières, qui touchent de manière disproportionnée les Noirs aux États-Unis, en Europe, en Amérique latine.
  • Les discriminations systémiques dans l’éducation, le logement et l’emploi, maintenant des inégalités profondément ancrées.
  • Le traitement différencié des migrants noirs, souvent relégués à des statuts précaires et victimes de politiques arbitraires.
  • L’oppression spécifique des femmes noires, à l’intersection du racisme et du sexisme.
  • Les stéréotypes médiatiques, qui réduisent les Noirs à des rôles de victimes ou de criminels.
  • L’appropriation culturelle, qui transforme des éléments issus des cultures noires en tendances commerciales tout en marginalisant leurs créateurs.

Pourquoi se contenter de recycler la même liste de figures historiques chaque année ? L’histoire des Noirs ne se limite pas aux oppressions subies. Elle est aussi une histoire de création et d’influence mondiale.

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De notre humanité commune

Les aviateurs de Tuskegee lors de la cérémonie d’échange d’avions le 26 juillet 2023 où le PT-17 Stearman a été intronisé au Musée national de l’armée de l’air à Wright-Patterson AFB dans l’Ohio. (wikimedia)

Un mois… et après ?

Parce que, soyons réalistes, une fois le 1er mars arrivé, tout ce cirque se termine. Fini les documentaires à la télévision, les affiches inspirantes et les événements thématiques. Les bibliothèques remettent les livres de James Baldwin et de Dany Laferrière au fond des étagères, les médias arrêtent de diffuser des documentaires sur l’histoire des Noirs, et les entreprises reprennent leur logo habituel.

Parce que l’histoire des Noirs, ce n’est pas un bonus, un chapitre optionnel. C’est une partie intégrante de l’histoire du monde. Elle mérite mieux qu’un hommage temporaire et des slogans vides.

Si on veut vraiment célébrer l’histoire des Noirs, alors faisons-le toute l’année. Pas juste en février. Pas juste quand ça fait bien. Pas juste quand c’est politiquement correct. Mais tous les jours, en racontant la vérité, même quand elle dérange.

Et surtout, en agissant pour que l’histoire ne se répète pas.

L’histoire des Noirs ne doit pas être perçue comme une simple annexe à l’histoire dominante. Elle est centrale, essentielle, omniprésente. Elle ne s’arrête pas aux frontières de l’Afrique ou des Amériques, mais s’étend jusqu’en Asie, en Europe et au Moyen-Orient, où des communautés noires ont laissé une empreinte durable.

Les Siddis de l’Inde, descendants d’Africains de l’Est, ont influencé la culture et les arts martiaux indiens. Les Afro-Européens ont joué un rôle clé dans les résistances locales et les luttes pour l’égalité en Europe.

Il ne s’agit pas seulement de se souvenir.

Il s’agit de réintégrer ces vérités dans le récit global.

Parce que l’histoire des Noirs, c’est l’histoire de toute l’humanité.


7 février 1986 : Le rêve qu’on nous a vendu

Le 7 février 1986, Haïti croyait se libérer. Jean-Claude Duvalier, dernier héritier d’une dictature familiale qui avait étouffé le pays pendant près de trois décennies, s’envolait pour la France sous la pression d’un soulèvement populaire.

Jean-Claude Duvalier, sa femme Michèle Bennett et leurs enfants en train de quitter Haïti, en route vers l’aéroport, le 06 février 1986.
HAÏTI – 06 FÉVRIER : Jean-Claude Duvalier, sa femme Michèle Bennett et leurs enfants en train de quitter Haïti, en route vers l’aéroport, le 06 février 1986. (Photo de Jean-Claude FRANCOLON/Gamma-Rapho via Getty Images)

Le régime de terreur tombait, et avec lui, l’espoir d’un nouveau départ semblait enfin possible. Dans les rues, l’euphorie était immense : on célébrait la fin d’un pouvoir oppressif, on rêvait de démocratie, de justice et d’un avenir libéré de la peur. Mais 39 ans plus tard, qu’en reste-t-il ? Entre promesses trahies, crises politiques et dérives autoritaires, Haïti semble prisonnière d’un éternel recommencement.

Le président autocratique François « Papa Doc » Duvalier est assis au centre d'une estrade de révision, entouré de membres de son gouvernement et de l'armée haïtienne
1962 : Le président autocratique François « Papa Doc » Duvalier est assis au centre d’une estrade de révision, entouré de membres de son gouvernement et de l’armée haïtienne – Photo : Robert Lerner/Getty Images

L’héritage d’un matin d’exil

J’ai vu le jour bien après ce fameux matin où un avion s’est envolé vers l’exil, emportant avec lui un héritier de la terreur et les espoirs d’un peuple en liesse. Je suis de cette génération qui n’a connu ni les bottes des miliciens frappant le pavé ni les murs suintants des geôles où la parole se brisait sous la torture. Mais j’ai grandi dans les récits, les murmures des anciens, les refrains d’une promesse jamais tenue. On m’a raconté que ce jour-là, Haïti s’était libérée. Que c’était la deuxième naissance de la nation, un recommencement éclatant, une aube lumineuse où la justice remplacerait la peur, où l’État servirait enfin son peuple.

Je n’étais pas là pour voir les foules s’étreindre dans les rues, pour entendre les slogans scandés comme une délivrance. Je n’étais pas là quand les fouets invisibles de la misère devaient disparaître et que la démocratie devait fleurir sur les cendres d’une tyrannie. Mais je suis là aujourd’hui, et je regarde autour de moi : ce pays qui devait se relever est toujours à genoux.

 le président à vie François Duvalier a choisi son fils de 19 ans, Jean-Claude, pour lui succéder si le dictateur ne peut plus gouverner, et l'affiche est massivement diffusé dans la capitale haitienne.
À Port-au-Prince, Haïti, le président à vie François Duvalier a choisi son fils de 19 ans, Jean-Claude, pour lui succéder si le dictateur ne peut plus gouverner, et l’affiche est massivement diffusé dans la capitale haitienne. Des photographes étrangers, dont Dirck Halstead de l’UPI qui a obtenu l’image via une affiche rapportée par un touriste, se sont vu refuser l’accès à Port-au-Prince. (Betmann/ Contributor/Getty Images)

Le réveil brutal

On nous avait promis que la fin d’un règne suffirait pour que tout change. Que la chute d’un homme entraînerait celle de tout un système. On nous avait dit que nous n’aurions plus jamais à trembler sous le joug d’un despote, que la liberté était acquise, qu’elle nous appartenait enfin. Mais on ne nous avait pas prévenus que la dictature savait changer de visage, se déguiser en promesses électorales, en slogans creux, en bulletins de vote trafiqués.

On ne nous avait pas dit que la démocratie pouvait être un théâtre où des marionnettistes sans scrupules tiraient les ficelles. Que les élections pouvaient être volées, que les urnes pouvaient être vidées de leur sens. On ne nous avait pas dit que la pauvreté n’obéissait pas aux discours, qu’elle ne disparaîtrait pas simplement parce qu’un tyran s’en allait.

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On ne nous avait pas dit que la peur pouvait survivre sous d’autres formes. Qu’elle pouvait s’habiller en gangs armés contrôlant les quartiers, en enlèvements en plein jour, en silences imposés. Qu’elle pouvait s’infiltrer jusque dans les maisons, à travers des coupures de courant interminables, des écoles fermées, des hôpitaux vidés de médicaments, un pays “lock”.

Le président d'Haïti Jean-Claude Duvalier, un pistolet à la main, accompagné de sa mère Simone Duvalier lors d'une cérémonie officielle en avril 1978 à Port-au-Prince, en Haïti.
Le président d’Haïti Jean-Claude Duvalier, un pistolet à la main, accompagné de sa mère Simone Duvalier lors d’une cérémonie officielle en avril 1978 à Port-au-Prince, en Haïti. (Photo de Gilbert UZAN/Gamma-Rapho via Getty Images)

Une génération sans illusions

Je fais partie d’une génération qui ne croit plus aux contes de fées politiques. On nous a bercés avec des récits d’héroïsme et de grands lendemains, mais chaque matin ressemble au précédent, et le futur a le goût rance du déjà-vu.

On nous a dit que les gangs sont un fléau récent. Faux. Ils sont les enfants d’un système qui a toujours nourri les monstres pour mieux se maintenir. Jadis, c’étaient les escadrons de la mort, les tontons macoutes. Aujourd’hui, ce sont des adolescents armés jusqu’aux dents, dictant la loi dans des quartiers entiers.

On nous a dit que la communauté internationale voulait nous aider. Pourtant, ses solutions ressemblent étrangement à des manœuvres coloniales. On nous impose des gouvernements, on nous dicte les règles du jeu, et l’on feint la surprise quand tout s’effondre.

On nous a dit que l’espoir résidait dans les élections, dans un bout de papier glissé dans une boîte transparente. Mais qui croit encore en cette mascarade quand les résultats sont décidés avant même que le premier vote ne soit comptabilisé ?

Les sbires des Duvaliers « Les Tontons macoutes » défilant pour la célébration des 10 ans de pouvoir de Jean-Claude Duvalier à Port-au-Prince, le 22 avril 1981.
Les sbires des Duvaliers « Les Tontons macoutes » défilant pour la célébration des 10 ans de pouvoir de Jean-Claude Duvalier à Port-au-Prince, le 22 avril 1981. (Photo by Alain MINGAM/Gamma-Rapho via Getty Images)

Un pays sans mémoire

Chaque 7 février, on ressasse les mêmes discours. Les radios, les tribunes, les intellectuels, tous nous rappellent que c’est une date historique. Mais l’histoire ne suffit pas à remplir les ventres ni à garantir la sécurité.

Alors, que reste-t-il ?

Reste l’audace de ceux qui, malgré tout, refusent de partir. Ceux qui, au lieu de prendre la mer ou l’avion, prennent racine. Ceux qui continuent d’enseigner, de soigner, de construire, malgré les menaces, malgré les balles perdues qui n’ont jamais aussi bien porté leur nom.

Reste la rage de cette jeunesse qui ne veut pas être une statistique de plus. Qui refuse de croire que son avenir se résume à fuir ou à survivre. Qui cherche à inventer une autre Haïti, loin des figures imposées, des promesses creuses, des dieux et maîtres autoproclamés.

Reste la mémoire, fragile mais tenace, de ceux qui se souviennent que le changement ne vient pas par décret. Que la liberté ne se donne pas, elle se conquiert. Que le rêve d’un peuple ne peut être réduit à un slogan vide ou à une fête qui s’éteint au petit matin.

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Manifestation contre l'ancien dictateur haïtien Jean-Claude Duvalier, dit 'Bébé Doc', lors de son séjour dans l'Abbaye de Talloires le 11 février 1986, France.
Manifestation contre l’ancien dictateur haïtien Jean-Claude Duvalier, dit ‘Bébé Doc’, lors de son séjour dans l’Abbaye de Talloires le 11 février 1986, France. (Photo by Arnaud BORREL/Gamma-Rapho via Getty Images)

Et après ?

Alors, que faire de ce 7 février ? Le pleurer comme un espoir trahi ? Le célébrer comme un mirage tenace ? Ou bien le prendre pour ce qu’il est vraiment : un rappel brutal que rien n’est jamais acquis, que la démocratie est un combat quotidien et que ceux qui vendent des rêves sont souvent les premiers à en voler les bénéfices ?

Je ne suis pas né en 1986, mais je vis en 2025. Et si je devais écrire une phrase sur cette date, ce serait celle-ci : On nous a promis un lendemain meilleur, mais c’est à nous de le construire.”

Parce que personne ne nous donnera jamais ce que nous ne sommes pas prêts à arracher.


Le triomphe des trolls

Autrefois, l’information reposait sur la vérification des faits. Aujourd’hui, le vrai et le faux se confondent dans un flot de fake news, de moqueries et de désinformation. Ce n’est plus la vérité qui compte, mais le nombre de views et de followers. Quand une absurdité politique est prise au sérieux autant qu’un fait avéré, c’est le triomphe des trolls sur l’intelligence collective.

Il fut un temps où l’absurde était une forme d’art. Où l’on reconnaissait une bonne blague à sa chute et un bon canular à son ingénieuse exagération. Mais ce temps-là semble révolu. Désormais, l’absurde n’est plus un jeu, il est une stratégie. Une arme de destruction massive de la raison.

Nous vivons l’ère du trolling triomphant, où le canular et la calomnie ne sont plus de simples distractions, mais des outils de domination culturelle et politique. La réalité, autrefois sacrée, se tord sous les doigts agiles de milliers de trolls qui façonnent le monde à leur image : moqueur, chaotique et imprévisible.

Trump et Vance côte à côte en 2024, lors d’une cérémonie d’hommage aux attentats du 11 septembre 2001. (wikimedia)

L’empire du rire jaune

Prenez un événement quelconque—disons, une sortie de route d’un politicien sur un sujet brûlant. Ajoutez-y une surcouche d’exagération grotesque, un soupçon de désinformation, et laissez mijoter sur les réseaux sociaux pendant quelques heures. Vous obtenez une memeification instantanée, où l’ironie et la désinformation fusionnent dans un maelström jubilatoire.

Ainsi, lorsque J.D. Vance, candidat à la vice-présidence américaine, a relayé sur Facebook l’accusation selon laquelle des migrants haïtiens réinstallés à Springfield, dans l’Ohio, volaient et mangeaient les animaux domestiques des habitants – une allégation qui a ensuite été démentie –, beaucoup ont cru à une blague. Mais non. L’information, bien que fausse, s’inscrivait parfaitement dans l’air du temps, où l’absurde et le réel se confondent au point de devenir indiscernables. D’autant plus que cette rumeur a été reprise et amplifiée par Donald Trump lui-même, ajoutant ainsi une couche supplémentaire de chaos à un débat public déjà saturé de désinformation.

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D’autres exemples pullulent. Au Brésil, Jair Bolsonaro s’est illustré en affirmant que le vaccin Pfizer pouvait provoquer des mutations étranges chez les vaccinés, suggérant qu’ils pourraient se transformer en « femmes à barbe » ou en « crocodiles ». Pendant ce temps, en Tanzanie, l’ancien président John Magufuli prônait des méthodes peu orthodoxes pour lutter contre le coronavirus : il affirmait que la prière et les inhalations de vapeur à base de plantes suffisaient à guérir du virus. Allant plus loin, il a voulu démontrer l’inefficacité des tests en faisant analyser des échantillons provenant d’une papaye, d’une caille et d’une chèvre. Lorsque ces tests se sont révélés positifs, il s’en est servi pour discréditer les protocoles sanitaires et semer le doute sur la pandémie.

Le problème ? Dans cette grande fête du grotesque, il devient impossible de distinguer le vrai du faux. L’information se dissout dans l’ironie. Un fait avéré devient une opinion, et une plaisanterie devient une vérité alternative. Et lorsque tout devient une blague potentielle, plus personne ne rit vraiment.

Jair Bolsonaro présidant une réunion sur la situation du Brésil durant la pandémie de Covid-19 (avril 2020). (Wikimedia)

Le troll en chef

D’aucuns diront que ce règne du trollisme a été inauguré il y a bien longtemps, avec l’émergence des premières figures politiques qui ont compris qu’il était plus efficace de provoquer que de convaincre. Pourquoi se fatiguer à défendre une idée quand il suffit d’attaquer l’idée adverse avec une pique bien sentie ?

Le trolling est une arme redoutable : il permet d’attaquer sans jamais se défendre. Si vous êtes pris en flagrant délit de mensonge, vous pouvez toujours dire que c’était une blague. Si vous insultez quelqu’un, vous pouvez prétendre que c’était du second degré. Si vous colportez une absurdité, vous pouvez clamer qu’il appartient à chacun de se faire sa propre opinion.

Cette technique a été brillamment utilisée par certaines figures politiques contemporaines, comme Donald Trump dont la communication, bien avant son entrée en politique, reposait déjà sur un mélange savamment dosé d’outrance, d’ironie et de désinformation. En 2012, alors qu’il n’était encore ni président ni candidat, il affirmait que le concept de réchauffement climatique était une invention chinoise destinée à nuire à l’économie américaine. Il a prétendu plus tard qu’il plaisantait, mais depuis des années, il n’a cessé de qualifier le changement climatique de canular. Il savait très bien ce qu’il faisait : déclencher un débat où le ridicule de son affirmation devenait sa propre protection.

Ceux qui prenaient la phrase au sérieux s’indignaient, ceux qui la prenaient pour une plaisanterie rigolaient… et pendant ce temps-là, la question du climat devenait un spectacle, au lieu d’un sujet d’action politique. La démonstration fut poussée à son paroxysme lorsqu’il prêta serment en janvier 2025 et, dans la foulée, annonça, pour un seconde fois, le retrait immédiat de son pays de l’Accord de Paris. Un geste purement symbolique pour ses partisans, une catastrophe pour ses détracteurs, mais surtout une nouvelle diversion qui détourna l’attention du fond du problème.

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Plus proche de nous, en Europe, les fake news transphobes visant Brigitte Macron illustrent parfaitement comment des rumeurs absurdes peuvent prendre une ampleur inattendue. Une théorie du complot prétendant que la Première dame de France était une femme transgenre a circulé sur les réseaux sociaux, relayée par des sphères complotistes et d’extrême droite. Cette rumeur s’est propagée dans des cercles en ligne où les fausses informations se nourrissent les unes des autres, créant un effet de bulle informationnelle. Les communautés qui adhèrent à ces récits finissent par les renforcer mutuellement, jusqu’à ce que l’absurde prenne des allures de vérité pour ceux qui veulent y croire. Deux femmes ont été condamnées pour diffamation après avoir diffusé ces accusations sans fondement.

Dans un monde où la communication est plus importante que la cohérence, le troll est une figure imbattable. Il ne cherche pas à avoir raison. Il cherche tout simplement à occuper l’espace.

Brigitte Macron en 2022 lors du lancement de l’opération Pièces jaunes. (Wikimedia)

Quand la vérité perd son duel

Autrefois, on se souciait des faits. Aujourd’hui, ce sont les faits qui doivent se soucier d’eux-mêmes.

Un exemple frappant : dans certaines études, des chercheurs ont découvert que des fake news se propagent six fois plus vite que les informations vérifiées (étude du MIT). La raison ? Les fausses nouvelles, souvent plus spectaculaires, plus scandaleuses, et surtout plus amusantes, attirent davantage l’attention.

Les réseaux sociaux ont exacerbé ce phénomène en récompensant les contenus les plus partagés, non les plus véridiques. Les algorithmes favorisent l’engagement, et quoi de plus engageant qu’une information scandaleuse ou absurde ?

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On se souvient de l’histoire du Pizzagate, où une rumeur absurde affirmant qu’une pizzeria de Washington abritait un réseau pédophile impliquant des politiciens de premier plan a conduit un homme armé à s’y rendre pour « enquêter ». L’histoire était fausse de bout en bout, mais cela n’a pas empêché des milliers de personnes d’y croire.

Dans cet écosystème, le troll est roi. Il n’a pas besoin d’être crédible, il lui suffit d’être divertissant. Un simple tweet peut provoquer une panique mondiale. Une fausse rumeur, bien tournée, peut influencer une élection.

Et face à cela, que reste-t-il aux journalistes, aux historiens, aux scientifiques ? Leur travail fastidieux de vérification n’a plus la cote. Il est bien plus excitant de croire que la Terre est plate, que les vaccins contiennent des puces électroniques ou que les chats dirigent secrètement le monde depuis des millénaires.

D’ailleurs, qui sommes-nous pour prétendre le contraire ? Peut-être que, dans cette ère du trolling, la vérité elle-même est devenue une forme d’arrogance.

« Pizzagate » : La pizzeria Comet Ping Pong, lieu clé de la théorie, à Washington, D.C. (Wikimedia)

Le grand carnaval de l’absurde

Dans ce monde nouveau, où tout est moquerie, où tout est potentiellement faux, il ne reste qu’une chose à faire : participer au grand carnaval de l’absurde.

Soyons réalistes : nous n’avons aucune chance contre les trolls. Trop nombreux, trop rapides, trop inventifs. Ils ont compris avant tout le monde que l’algorithme récompense le scandale et que l’indignation est une drogue dure.

Alors autant s’amuser un peu.

D’ici quelques années, nous aurons peut-être des ministres issus de la télé-réalité, des lois votées par sondages Twitter, et des débats parlementaires retransmis sous forme de vidéos TikTok avec des filtres de chatons. Après tout, pourquoi pas ?

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Ce n’est pas de la science-fiction. En Ukraine, un comédien est devenu président après avoir incarné un président fictif dans une série télé, avant de se transformer en chef de guerre face à l’invasion russe. Aux États-Unis, un ancien gouverneur de Californie était d’abord une star du cinéma d’action. En Italie, un mouvement politique entier a été fondé par un humoriste. En Haïti, un chanteur grivois et provocateur est devenu président, après avoir fait carrière avec des paroles parfois polémiques et irrévérencieuses.

La seule question qui reste en suspens est : à quel moment exactement avons-nous perdu la partie ? Était-ce lorsque les premiers forums en ligne ont vu naître les premiers trolls ? Était-ce lorsque les chaînes d’info en continu ont décidé que le buzz valait mieux que l’investigation ? Ou bien était-ce lorsque nous avons cessé de rire des blagues pour commencer à élire les comiques ?

Difficile à dire. Mais une chose est sûre : nous sommes maintenant à la merci du règne du rire. Pas celui qui éclaire et qui libère, mais celui qui écrase et qui égare.

Alors, à tous les trolls, les moqueurs et les faussaires du réel : bravo !

Vous avez gagné !

Mais au fait… Était-ce vraiment un concours ?


Le Grand Fabricant !

Le Grand Fabricant, celui qu’on appelle l’Ingénieur des lignes droites, l’Architecte des barrières. Un homme avec des bras si larges qu’il croyait pouvoir mesurer la terre entière et dire : « Toi, tu restes ; toi, tu pars. Toi, tu es des nôtres ; toi, tu es l’autre. » Ce n’est pas un homme, non, c’est une fabrique ! Une usine ambulante de clôtures et de discours aux dents acérées, une machine qui broie les terres, broie les vies, et découpe l’horizon en morceaux qu’il garde pour lui, comme un chien garde son os.

Crédit : Pixabay

Depuis qu’il est monté sur le trône des Démocrassiques-Unis – oui, un trône ! Parce que cet homme ne gouverne pas, il règne ! – il s’est découvert une mission. Pas une petite mission, non. Une mission historique, une croisade : réparer les cartes et les peuples avec sa grande gomme magique. Il s’est levé un matin et a déclaré, avec une voix grave comme un tambour : « Je vais rendre sa pureté à cette grande et noble nation ! Elle a été souillée par des vagues ! Des vagues de ceux qui ne nous ressemblent pas, qui ne parlent pas comme nous, qui mangent des choses bizarres ! Mais à partir de maintenant, il n’y aura plus de vagues, que des murs. »

Le Grand Fabricant des Frontières aime tracer. Il trace comme un enfant fougueux qui gribouille sur une feuille sans savoir qu’il rature l’avenir. Là où il passe, il y avait des routes poussiéreuses où les pieds humains dansaient ; il y avait des chants, des récits d’horizons partagés. Mais derrière lui, tout devient silencieux. Plus de rires. Juste des grilles et des postes de garde où l’on regarde les voyageurs avec des yeux aiguisés comme des couteaux.

Il a construit une muraille si haute qu’elle touche presque les étoiles ! « Pour que personne ne vienne voler notre lumière », dit-il. Mais ce qu’il ne comprend pas, ce bâtisseur aveugle, c’est que le ciel appartient à tout le monde. Et si tu dresses un mur pour l’attraper, c’est toi qui finis enfermé.

Crédit : Pixabay

Les déportations

Un jour, Le Grand Fabricant s’est levé, courroucé. Il a dit : « Ceux qui sont venus sans invitation ? Il faut qu’ils retournent d’où ils viennent. Même s’ils sont venus avant ma naissance, avant la naissance de mon père, avant même que mon peuple ait appris à marcher sur cette terre. Qu’ils partent ! » Il a balayé du regard des foules entières : des mères, des pères, des enfants aux pieds nus. Il les a appelés des chiffres, des “problèmes”, des “menaces”.

Oh, comme il a bien travaillé ! Il a empilé des corps comme on empile des pierres pour bâtir des murs ; il a jeté des vies comme on jette des graines dans un désert stérile. Il a transformé des bateaux en cages, des avions en exils, des rêves en cauchemars. Mais écoute ! Écoute bien les cris des déportés. Ils ne crient pas seulement ; ils chantent aussi ! Parce que même dans l’exil, même dans la douleur, ils savent quelque chose que Le Grand Fabricant ignore : on peut voler une terre, mais pas une âme.

Et un matin, ce grand géomètre de la haine a eu une idée : « Pourquoi ?  s’est-il demandé, devrait-on donner la terre aux enfants des ventres qui n’auraient jamais dû franchir mes murs ? » Alors, il a décrété que les enfants des mères illégales – même nés ici, même venus au monde sous le ciel de mon empire ! – ne pourraient jamais dire : « Cette terre est à moi. » Le sol sous leurs pieds est devenu invisible, comme s’ils flottaient dans l’air. Mais comment peut-on être né sans sol ? Voilà une énigme pour les sages. Même les oiseaux, eux, savent où poser leurs pattes. Mais pas ces enfants. Ils étaient là, sur la terre, mais sans terre. Là, dans le monde, mais sans monde.

Et Le Grand Fabricant souriait, satisfait de son invention. « Regardez, disait-il, je leur ai coupé les racines ! » Mais ce qu’il ne savait pas, c’est qu’un enfant sans racines apprend à voler. Et un jour, ces enfants, devenus grands, survoleraient ses murs, ses grilles, ses cartes.

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Un roi aux pieds d’argile

Et pourtant, vois cet homme, cet architecte des séparations. Crois-tu qu’il dort tranquille ? Il ne dort pas ! Car chaque nuit, les ombres des déportés viennent danser dans ses rêves. Les visages des mères qu’il a arrachées à leurs enfants le fixent. Les mots des langues qu’il voulait réduire au silence bourdonnent dans ses oreilles comme des abeilles en colère. Il croyait bâtir des frontières ; il a construit une cage pour son propre esprit.

Car voilà le grand secret que Le Grand Fabricant ne comprendra jamais : les frontières ne sont pas faites de barbelés ou de béton. Les frontières sont dans nos têtes. Et tant que nous voyons l’“autre” comme une menace, tant que nous croyons que la peau, le nom, ou la langue peuvent définir la valeur d’un homme, alors c’est nous qui sommes prisonniers.

Fibonacci Blue (Wikimedia)

Le chant du vent

Mais le vent, lui, se moque des frontières. Il court d’un pays à l’autre, caresse les visages, souffle dans les arbres, fait frissonner les rivières. Il apporte des histoires, des rumeurs de lointains pays. Il chante : « Un jour, les murs tomberont. Un jour, les cartes brûleront. Un jour, les terres retrouveront leur vraie forme : celle qui n’a pas de limites. »

Et ce jour-là, peut-être que même Le Grand Fabricant des Frontières comprendra qu’il n’y a pas d’“eux” ou de “nous”. Il n’y a que des hommes. Des voyageurs sur une terre qui n’appartient à personne, sauf au vent et au temps.

J’écris tout cela pour toi, qui as peut-être cru aux paroles du Grand Fabricant. Toi qui vois dans l’étranger une menace, dans la différence un danger. Écoute bien. Le monde est vaste, oui, mais ton cœur doit l’être encore plus. Car si tu fermes ton cœur, alors les frontières ne sont pas sur la carte. Elles sont en toi.


12 janvier 2010 – 12 janvier 2025 : Quinze années de mémoire et d’espérance

Quinze ans. Quinze années se sont écoulées depuis ce jour où la terre d’Haïti a tremblé, ébranlant nos vies et marquant à jamais nos âmes. En vingt secondes, à 16h53, le 12 janvier 2010, le monde a basculé, et rien n’a plus jamais été pareil. Ce séisme, d’une violence inouïe, a réduit à néant des quartiers entiers de Port-au-Prince, englouti des vies par dizaines de milliers et laissé derrière lui un champ de ruines, autant matérielles qu’intérieures.

Mais ce n’est pas seulement d’Haïti que je veux vous parler aujourd’hui, c’est de ma propre histoire, celle d’un témoin parmi tant d’autres, qui, quinze ans après, continue à porter les marques de cette tragédie dans son cœur et dans ses mots.

Le Palais national, le 13 janvier 2010. (wikimedia)

Les vingt secondes qui ont tout changé

J’étais là. Je me souviens de tout, comme si c’était hier. Ce jour-là, le soleil brillait haut dans le ciel, et rien ne laissait présager l’enfer qui allait se déchaîner. Port-au-Prince était en pleine effervescence, rythmée par le va-et-vient des tap-taps (transport collectif, coloré et décoré, où les passagers tapent pour demander l’arrêt.), les rires des enfants jouant dans les ruelles, et les étals colorés des marchands.

Et puis, en une fraction de seconde, tout s’est figé. D’abord, un grondement sourd, profond, qui semblait venir du ventre de la terre elle-même. Ensuite, une secousse brutale, déchirante, comme si le sol sous nos pieds voulait se dérober. Les murs se sont écroulés autour de nous, les cris ont envahi l’air, et le ciel bleu s’est obscurci sous un nuage de poussière. Je me souviens avoir été frappé par l’incompréhension, par cette incapacité à croire que ce que je voyais était réel.

Quand la secousse s’est arrêtée, un silence assourdissant a pris le relais, suivi des premiers appels au secours. J’ai marché, ou plutôt erré, dans les rues dévastées, cherchant des visages familiers, une lueur d’espoir parmi les décombres. Je n’ai jamais retrouvé certains amis ce jour-là. Parmi eux, le brillant Schélomi, ancien compagnon d’école dont l’éclat intellectuel et la chaleur humaine ont marqué ma vie. Perdre un ami comme lui, c’est perdre une part de soi.

Ce que j’ai vu ce jour-là, je ne pourrai jamais l’oublier : des vies brisées, des rêves ensevelis, et pourtant, au milieu de ce chaos, des gestes d’une humanité bouleversante.

Deuxième nuit sans toit pour les habitants, du 13 au 14 janvier, dans un camp installé par l’armée brésilienne. (wikimedia)

Une cicatrice ouverte sur une nation blessée

Le 12 janvier 2010 a marqué le début d’un long combat pour nous, Haïtiens. Si les secousses ont cessé, les répliques émotionnelles, politiques et sociales continuent encore aujourd’hui. Ce séisme n’était pas qu’une catastrophe naturelle ; il a révélé, dans toute sa crudité, les failles d’un système affaibli par des décennies de corruption, de banditisme, d’inégalités et de dépendance.

Et comme si le désespoir d’une nation ne suffisait pas, une enquête journalistique (signée Justin Elliott, ProPublica, et Laura Sullivan, NPR) a révélé une vérité révoltante : après le tremblement de terre, la Croix-Rouge américaine avait collecté un demi-milliard de dollars pour aider Haïti. Un chiffre astronomique, porteur d’espoir pour des milliers de familles à la rue, pour une reconstruction rapide et durable. Mais le résultat ? Seulement six maisons ont été construites. Six petites maisons pour 488 millions de dollars (environ 439 millions d’euros).

Comment expliquer une telle aberration ? Où est passé tout cet argent ? Les Haïtiens n’ont rien vu, rien touché, si ce n’est l’indifférence et l’opacité. Cette révélation est un rappel brutal de ce que signifie être oublié, trahi, même après une tragédie. Nos espoirs ont été piétinés, mais notre dignité, elle, ne peut être volée.

Habitants de Jacmel parmi les ruines de la ville, photo prise le 17 janvier. (wikimedia)

Reconstruire Haïti, pierre par pierre

Après la catastrophe, la communauté internationale a promis monts et merveilles. Les dons affluaient, les projets de reconstruction fleurissaient. Mais quinze ans plus tard, les promesses se sont fanées, et le pays reste, pour beaucoup, un symbole d’échec.

Pourtant, au milieu de cet abandon, je vois aussi des signes de vie, de résistance. Je pense à cette jeune femme, rencontrée récemment à Montréal, qui a ouvert une école dans un quartier marginalisé. Avec peu de moyens, elle offre aux enfants ce qu’elle-même n’a pas eu : une chance de rêver.

Je pense aussi à ces artistes, ces écrivains, ces peintres, qui transforment la douleur de notre histoire en œuvres d’une beauté saisissante. Leurs créations ne sont pas seulement des témoignages, elles sont des actes de résistance, des déclarations d’amour à cette terre qui continue, envers et contre tout, à nous nourrir.

Carte des intensités du séisme, estimées, selon l’échelle de Mercalli. (wikimedia)

Le séisme de 2010 a laissé une cicatrice ouverte sur ma vie et sur celle de mes compatriotes. Mais cette cicatrice, loin de nous détruire, peut devenir le point de départ d’un renouveau. Car Haïti, ce n’est pas seulement le passé ; c’est aussi un avenir à construire.

Nous ne pouvons pas compter sur les autres pour rebâtir notre pays. Cette leçon, je l’ai apprise à la dure. L’aide internationale, aussi bien intentionnée soit-elle, ne peut remplacer la volonté d’un peuple de prendre son destin en main. Et cette volonté, je la vois autour de moi. Je la vois dans ces initiatives locales, dans ces communautés qui s’organisent, dans ces voix qui s’élèvent pour réclamer justice et dignité.

Nous devons nous rappeler que “l’union fait la force” n’est pas seulement une devise, mais une nécessité. Si nous voulons qu’Haïti se relève, il faut que chacun de nous joue son rôle, aussi petit soit-il. Il ne s’agit pas seulement de reconstruire des maisons, mais aussi de reconstruire des liens, des valeurs, et une vision commune.

Bill Clinton à Port-au-Prince, le 18 janvier. (wikimedia)

Un cri d’espoir pour Haïti

En ce 15e anniversaire, je me tiens entre mémoire et espoir. La mémoire de ceux que nous avons perdus, de ce que nous avons subi, mais aussi l’espoir d’un futur meilleur.

Le 12 janvier 2010, la terre a tremblé, mais notre esprit, lui, n’a pas cédé. Aujourd’hui, je veux croire que, malgré les épreuves, nous pouvons bâtir une Haïti où nos enfants ne grandiront pas dans la peur, mais dans la confiance. Une Haïti où nos talents, notre culture, et notre résilience seront reconnus pour ce qu’ils sont : des trésors inestimables.

Ce n’est pas facile, je le sais. Mais chaque petit pas compte. Chaque acte d’amour, chaque geste de solidarité, chaque rêve porté à bout de bras est une pierre posée sur le chemin de la renaissance. Alors, à vous qui lisez ces mots, je vous invite à croire en Haïti, à croire en nous.

Quinze ans après, nous sommes toujours debout.

Et tant que nous le serons, il y a de l’espoir. Haïti vivra !


« Heureuse année à mon ami l’Homme ! » : une méditation pour 2025

En ce premier janvier 2025, nous revisitons un extrait du message de vœux intitulé « La belle amour humaine » de Jacques Stephen Alexis, adressé à l’être Humain, son ami. Ce texte débute par les célèbres mots : « Heureuse année à mon ami l’Homme ! » Initialement publié en janvier 1957 dans Les Lettres françaises, il a été repris dans un numéro spécial de la revue mensuelle Europe consacré à « Jacques Stephen Alexis et la littérature d’Haïti », en janvier 1971.

L’écrivain haitien Jacques Stephen Alexis (Wikimédia Commons)

Un message intemporel

En ce premier jour de l’année, il paraît presque instinctif de chercher dans les écrits du passé des paroles capables d’éclairer notre présent. Parmi ces voix intemporelles se trouve celle de Jacques Stephen Alexis, grand écrivain haïtien et visionnaire, qui, en janvier 1957, a offert au monde un message de vœux empreint d’humanisme et de générosité.

Ce texte, intitulé « La belle amour humaine », débute par une phrase aussi simple que puissante : « Heureuse année à mon ami l’Homme ! », une salutation qui résonne encore aujourd’hui comme une invitation à la réflexion et à la fraternité universelle.

Ces mots, d’une générosité sans égale, s’adressaient à l’être humain dans toute sa complexité, ses luttes, ses espoirs et ses trébuchements. Ils portaient la promesse d’une humanité possible, un humanisme actif et inclusif, même au cœur des tourments.

Aujourd’hui, alors que nous inaugurons 2025, revisiter cet extrait est une invitation à réfléchir sur ce que signifie véritablement souhaiter une « heureuse année ». Dans un monde où les fractures semblent s’élargir, où les idéaux paraissent parfois si loin, Alexis nous rappelle que ces vœux ne sont pas de simples formules. Ils sont un engagement, une adresse à l’autre, à l’ami qu’est l’Homme, cet être faillible mais plein de potentialités.

© PHOTO : Succession de Gerald Bloncourt. (Wikimédia Commons)

Heureuse année à ceux qui se cherchent…

Il est difficile d’échapper à la profondeur de cette phrase :

« Heureuse année aussi à ceux qui se cherchent et ne se trouvent pas encore. »

Alexis embrasse ici une vérité universelle : la quête de soi. Que vous soyez dans une salle de gym à tenter de tenir vos résolutions ou dans un moment de doute existentiel face à la direction de votre vie, ces mots vous parlent.

En 2025, la quête identitaire est devenue un paysage fractal où chacun tente de définir qui il est, souvent à travers des échos numériques ou des idéaux déformés. Pourtant, Alexis nous invite à la patience envers nous-mêmes et envers les autres. Se chercher est un acte d’espoir, même lorsqu’il semble vain.

…et à ceux qui ont trébuché

Les trébuchements de l’existence, petits ou grands, sont universels. Alexis les reconnaît avec une grâce désarmante :

« Heureuse année aussi à ceux qui ont trébuché dans le chemin difficile. »

En 1957, ces mots parlaient à une génération marquée par des guerres mondiales et des luttes d’indépendance. En 2025, ils parlent aux déçus des promesses de progrès, aux laissés-pour-compte de la société, à ceux dont les résolutions de l’année passée sont restées inachevées.

Mais que faire de ces trébuchements ? En sourire, peut-être. Car trébucher, c’est aussi avancer. Il y a là une leçon d’humour et d’humilité : chaque chute est une chance de se relever, avec la maladresse d’un débutant ou la sagesse d’un survivant.

Jacques Stephen Alexis (troisième à partir de la gauche) avec des amis, Pékin, 1961. (Wikimédia Commons)

À ceux qui ne croient plus en rien

Que dire à ceux qui ont perdu foi, non seulement en Dieu ou en une quelconque transcendance, mais en eux-mêmes ? Alexis, avec une bienveillance désarmante, leur adresse aussi ses vœux :

« Heureuse année quand même à ceux qui ne croient à rien, même pas à eux-mêmes. »

Ici, l’humour se teinte de mélancolie, mais aussi d’une subtile provocation. Peut-être, après tout, faut-il n’avoir foi en rien pour redécouvrir ce qui compte réellement. À ces âmes désabusées, 2025 offre une promesse : celle de petits miracles quotidiens, parfois imperceptibles, mais qui rappellent que la vie mérite d’être vécue, même sans mode d’emploi.

Des membres de La Ruche célèbrent le renversement d’Élie Lescot le 11 janvier 1946. De gauche à droite, il s’agit de Jacques Stéphen Alexis, George Beaufils, Gérald Bloncourt, Théodore Baker et Gérard Chenet. (Wikimédia Commons)

L’appel aux compagnons du spirituel

Alexis ne s’arrête pas là. Il parle aussi à ceux qui luttent et espèrent, à ceux qui portent dans leur cœur une flamme, même vacillante.

« Heureuse année à tous mes frères, mes amis, à tous mes compagnons du spirituel… »

Ces compagnons du spirituel sont partout : dans les rues animées de Port-au-Prince, dans les cafés de Paris, dans les bus bondés d’Ottawa, dans les villages reculés d’Afrique ou d’Asie.

Ce sont eux, nous dit Alexis, qui rebâtissent le cœur humain. Ce sont eux qui cherchent, au milieu du chaos, la joie, la paix du cœur, et le sentiment du devoir accompli. En ce début d’année, peut-être est-ce là notre véritable résolution : devenir ces compagnons du spirituel. Non pas par perfection, mais par solidarité.

L’Ecrivain Jacques Stéphen Alexis reçu par Mao Tsé Toung pendant son voyage en Chine en 1960 et avant son retour clandestin en Haïti au printemps 1961 (Wikimédia Commons)

Un humanisme à réinventer

Alexis, dans son message, pose une question qui reste d’actualité : qu’est-ce que l’humanisme ? En 1957, il dénonçait encore les relégations de sa race dans « les communs de la Maison Humaine ». Aujourd’hui, alors que des frontières s’élèvent et que les identités s’opposent, la question de l’humanisme reste brûlante.

Son humanisme n’est pas une abstraction. C’est un acte, une lutte, une construction. Il refuse le rejet ou le reniement. Il embrasse la complexité des origines, des cultures, des blessures et des rêves.

« Je suis le produit de plusieurs races et de plusieurs civilisations », écrit-il.

En 2025, ces mots résonnent comme un rappel que nous sommes tous des carrefours, des ponts, des mosaïques.

Quelques publications de Jacques Stephen Alexis parues chez Gallimard, dans la prestigieuse collection « Blanche », « Compère Général Soleil » (1955), « Les Arbres musiciens » (1957), « L’Espace d’un cillement » (1959), et « Romancero aux étoiles » (1960).

Un message pour 2025

Alors, que retenir de ce message d’Alexis en ce début d’année ? Peut-être ceci : que souhaiter une heureuse année n’est pas une formalité. C’est un acte d’espoir et de foi en l’humanité. C’est reconnaître que nous sommes tous liés, dans nos failles comme dans nos forces.

Avec une touche d’humour, il serait tentant d’ajouter qu’Alexis, s’il écrivait aujourd’hui, aurait peut-être inclus un vœu pour les algorithmes bienveillants et les réseaux sociaux plus humains. Mais au fond, son appel reste le même : retrouver, dans nos différences et nos errances, la possibilité d’une fraternité universelle.

Heureuse année, donc, à l’ami que nous sommes. Heureuse année à ceux qui trébuchent, à ceux qui doutent, à ceux qui rêvent encore. Et surtout, heureuse année à ceux qui choisissent, malgré tout, d’aimer.


Et si le Père Noël devenait haïtien ?

Aujourd’hui, en me lançant dans cette chronique, je tiens à prévenir : l’exercice n’est pas pour les âmes sensibles. La question pourrait sembler banale, presque absurde : « Et si le Père Noël était haïtien ? » Pourtant, cette question ouvre une fenêtre fascinante sur l’imaginaire collectif, les contrastes culturels et, surtout, l’ironie tragique de la réalité haïtienne.

Père Noël Tenant Une Cape Rouge / Pexels

Cette réflexion trouve ses racines dans une idée entendue dans l’émission 8 milliards de voisins, présentée par Emmanuelle Bastide sur RFI. Le journaliste Tanguy Lacroix, dans sa chronique « Mondoblog chez les voisins », y mentionnait un texte vieux de dix ans, intitulé « Et si le Père Noël devenait africain ? », écrit par le blogueur togolais Renaud Dossavi. Ce dernier y imaginait un Père Noël africain, noir, vêtu d’un boubou rouge et voyageant à dos de chameaux. Ce clin d’œil à la nécessité de réinventer l’imaginaire du Père Noël m’a inspiré une question : et si, par un étrange retournement du destin, ce symbole de générosité devenait haïtien ?

Un taptap (taxi partagé) dans le centre de Port-au-Prince, en Haïti. (Wikimedia)

Noël et le contexte actuel

En Haïti, l’idée même de Noël semble surréaliste, tant le décor frôle l’apocalypse. Les gangs armés dominent la scène, transformant les quartiers en véritables zones de non-droit. Si le Papa Nwèl s’aventurait à distribuer des cadeaux, il devrait d’abord négocier avec des chefs de gang, qui ne manqueront pas de taxer son traîneau ou de réclamer une rançon pour ses rennes.

Imaginez-le expliquer à ces derniers que les cadeaux sont destinés aux enfants : « Mwen pa pote zam, se jwèt mwen pote pou timoun yo ! » (« Je n’apporte pas d’armes, juste des jouets pour les enfants ! ») Une réponse qui, hélas, serait reçue par un éclat de rire tonitruant, suivi d’une commande immédiate de drones et de téléphones satellite pour renforcer leur arsenal.

Quant aux politiciens et hommes d’affaires ? Ces figures omniprésentes de la débâcle nationale ! Avec eux, Papa Nwèl aurait droit à un accueil chaleureux – mais uniquement pour apparaître sur les photos, un large sourire au milieu d’une conférence de presse. Pendant ce temps, sa hotte serait discrètement vidée pour financer les prochaines campagnes électorales ou des achats de villas à Miami, en République dominicaine ou sur la Côte d’Azur.

Et si jamais il devait passer par l’aéroport international Toussaint Louverture ? Bonne chance, Papa Nwèl ! Entre les tirs de gangs visant même les avions et les bagages qui disparaissent mystérieusement, sa mission risque d’être écourtée. Les rennes, terrifiés par les explosions, refuseraient probablement de décoller, et son traîneau finirait réquisitionné pour servir de barricade au milieu de pneus enflammés.

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Un Papa Nwèl pris dans le chaos haïtien

Il est 23 h 59. Papa Nwèl, à bord de son traîneau volant, approche timidement du ciel étoilé de Port-au-Prince. Mais avant même de survoler les bidonvilles de Cité Soleil et du Village de Dieu, son GPS dernier cri – mais manifestement peu adapté à l’environnement haïtien – commence à dysfonctionner. L’alerte est donnée : « Attention, zone dangereuse. Risque de carjacking aérien. »

Inquiet, le bonhomme à la barbe blanche ajuste ses lunettes et cherche une alternative. Trop tard. Des tirs retentissent. Les gangs locaux, sûrement informés par leurs éclaireurs (oui, même Papa Nwèl n’échappe pas aux réseaux de renseignement des bandits), prennent son traîneau pour cible. Une rumeur enfle dans la zone : « Sé yon lòt avyon blan ki pote zam ak drog pou chef gang yo ! » (« Encore un avion blanc qui transporte des armes et de la drogue pour les chefs de gang ! »)

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Pris de panique, il ordonne à ses rennes de battre en retraite. Mais là encore, problème. Les rennes, asphyxiés par les fumées des pneus brûlés et les gaz lacrymogènes d’une énième insurrection, s’écrasent à quelques mètres d’une barricade. Le traîneau, en miettes, attire immédiatement une foule curieuse. « Bagay la bon, ann pran ! » (« C’est bon ça, prenons-le ! »)

Et voilà Papa Nwèl dépouillé. Plus de traîneau, plus de cadeaux. Il reste là, hagard, sa hotte désormais entre les mains de contrebandiers qui se réjouissent d’avoir trouvé des tablettes et des jouets dernier cri. Ironie suprême : certains articles seront revendus à la frontière dominicaine, où ils rapporteront plus que le salaire mensuel d’un enseignant haïtien.

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Quand le Père Noël perd sa magie

Mais le voyage ne s’arrête pas là. Papa Nwèl, traumatisé, tente de rejoindre à pied un lieu sûr. Le commissariat de police le plus proche semble une option. Mauvaise idée. La police haïtienne, sous-équipée et démoralisée, ne fait guère de différence entre un bienfaiteur et un bandit potentiel. Le bonhomme est arrêté, interrogé, puis relâché – non sans que quelques agents en profitent pour lui subtiliser les quelques bonbons restés dans ses poches.

Affamé et fatigué, il est finalement recueilli par une famille haïtienne. Cette dernière, malgré sa pauvreté extrême, partage son maigre repas avec lui. Ce geste bouleverse profondément le Papa Nwèl, qui réalise que, dans ce pays déchiré, l’hospitalité reste une valeur sacrée.

Pourtant, la générosité de cette famille ne suffit pas à lui rendre espoir. Les enfants, en haillons, le regardent avec admiration, mais aussi une pointe d’interrogation. « Papa Nwèl, ou pa pote jwèt pou nou ? » (« Père Noël, tu n’as pas apporté de jouets pour nous ? ») La gorge nouée, il s’excuse. Le poids de leur déception le hante.

Par Zachary Vessels via Pexels

Papa Nwèl s’attaque aux Occidentaux

Une fois rétabli, Papa Nwèl prend une décision radicale. S’il ne peut pas distribuer de cadeaux en Haïti, il ira directement frapper à la porte des responsables de ce désastre. Direction les grandes capitales occidentales. Là, il échange son costume rouge traditionnel contre une chemise en lin froissé et un pantalon beige, typiquement haïtien. Sa hotte, désormais vide, est remplie de lettres écrites par des enfants haïtiens, adressées aux dirigeants du monde.

À Paris, il tente de s’introduire à l’Élysée. Mais on le refoule gentiment : « Monsieur, veuillez déposer votre requête par voie électronique. » À Washington, il est intercepté par les services secrets avant même d’avoir franchi les grilles de la Maison-Blanche. À Ottawa, il est invité à une conférence sur l’aide internationale, où on lui explique doctement que des millions de dollars sont déjà envoyés chaque année à Haïti – sous-entendu : « Le problème, c’est eux, pas nous. »

Fatigué mais déterminé, il change de tactique. Sur les réseaux sociaux, il lance une campagne virale : #UnCadeauPourHaïti. En quelques jours, le monde entier découvre les lettres poignantes des enfants haïtiens. Certaines racontent leur rêve d’aller à l’école sans peur, d’avoir au moins un repas par jour, ou simplement de vivre jusqu’à l’âge adulte. Le message fait mouche. Les grandes puissances, honteuses, promettent une aide humanitaire sans précédent. Mais, fidèles à leur habitude, elles conditionnent cette aide à des réformes structurelles qui ne verront jamais le jour.

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Et si c’était nous, les vrais responsables ?

Cette satire n’est pas qu’un simple récit humoristique. Elle est un miroir tendu à nos sociétés. Pourquoi faut-il imaginer un Père Noël haïtien pour réaliser à quel point ce pays est délaissé, méprisé, voire exploité ? Haïti, malgré ses difficultés, regorge d’un potentiel humain, culturel et économique immense. Mais tant que les puissants de ce monde continueront à traiter ce peuple avec condescendance, aucune magie – pas même celle du Père Noël – ne pourra changer les choses.

Alors, cette année, si vous croisez un homme en costume rouge, posez-lui cette question : « Et si, au lieu de distribuer des jouets, vous aidiez à changer le monde ? » Qui sait, il pourrait bien répondre : « Oui, mais commencez par Haïti. »

Au terme de cette aventure rocambolesque, Papa Nwèl, installé dans son fauteuil au bord d’une plage à Labadie, sirote un rhum Barbancourt. Mais son esprit est ailleurs. Devant lui, une carte du monde truffée d’épingles rouges marque les endroits où son aide est la plus nécessaire. Une épingle brille particulièrement : Haïti.

Il soupire profondément et murmure : « Peut-être que je ne suis qu’une invention, un mythe. Mais si des millions de personnes croient en moi, alors, pourquoi ne pas croire aussi en la possibilité d’un monde meilleur ? »

Puis, se levant lentement, il ajoute avec une lueur de détermination dans le regard : « L’année prochaine, je n’apporterai pas seulement des jouets. Je ferai en sorte que là où je passe, l’espoir suive. Et peut-être qu’un jour, ce ne sera plus moi, mais eux qui deviendront les porteurs de ce miracle. »

Et c’est ainsi que Papa Nwèl, chargé de rêves brisés et de résolutions nouvelles, se transforma en un symbole non pas de consommation, mais de résilience et de reconstruction. Car après tout, qui d’autre qu’un Père Noël haïtien pourrait incarner l’idée qu’un avenir meilleur est toujours possible, même au milieu du chaos ?


Port-au-Prince est un cimetière en mouvement

Port-au-Prince n’est plus seulement une ville, c’est un cimetière en mouvement, un théâtre où l’insécurité joue le premier rôle. Dans cette fresque de balles, de sang et de cendres, le quotidien se meurt, et l’espoir vacille sous le poids d’une organisation méthodique du chaos. Cette prose poétique est un cri, un miroir tendu à une réalité insoutenable, où chaque souffle est une résistance, et chaque silence, une trahison. Que le monde regarde, écoute, et enfin pleure avec Haïti.

Port-au-Prince saigne…

Non, elle ne pleure pas, elle saigne, goutte à goutte, un sang noir mêlé de cendres et de feu. Dans ses artères défoncées, les balles sifflent comme des hymnes de guerre, orchestrées par des doigts maigres d’enfants soldats. Ils ne jouent pas à la guerre, ils la vivent, bras tendus, mâchoires serrées, leurs ombres déchiquetées par le crépitement des armes.

La ville est un brasier. Les maisons brûlent sans crépitements, avalées par des incendies sans fin. Les ruelles sont des pièges, chaque coin de rue, un labyrinthe où rôdent les gangs, maîtres des ténèbres. Ils kidnappent la lumière, ils kidnappent les corps, ils kidnappent l’espoir. Les femmes comptent leurs enfants comme on compte les jours d’un calendrier maudit : en espérant qu’il en reste un demain.

Haïti est un théâtre où les acteurs jouent leur propre mort. Une tragédie sociale, écrite avec les larmes des mères et l’innocence volée des enfants. Le sang ne coule plus dans les veines du pays, il s’écoule dans ses rues. Chaque jour est une scène, chaque nuit un acte de désespoir. Ici, on ne vit pas : on survit.

Crédit : Zachary Vessels de Pixels

Les politiciens rient derrière leurs vitres teintées, assis sur des trônes bâtis avec des mensonges et des enveloppes brunes bourrées de dollars sales. Leur corruption suinte des murs des palais, une sueur froide qui poisse jusqu’aux marches où les pauvres tendent leurs mains vides. À chaque mot qu’ils prononcent, une vie s’éteint quelque part dans les bidonvilles. Mais ils ne prononcent pas des mots, ils crachent des promesses comme on crache du venin.

Et la Police ? Une blague amère. Une tragédie masquée d’uniformes trop grands pour eux. Ils avancent comme des ombres sous-payées, des cibles ambulantes dans une guerre qu’ils ont déjà perdue avant même de la commencer. Ils tirent parfois, mais c’est toujours trop tard, toujours dans le vide, toujours pour rien.

Haïti est devenu un paradoxe vivant : un pays qui se meurt debout, un peuple qui refuse de tomber mais qui s’effondre à l’intérieur. L’âme est meurtrie, le corps épuisé, mais le rire, ce rire cynique et cruel, survit. Parce qu’ici, on ne peut pas se permettre le luxe de pleurer chaque mort. Les larmes coûtent trop cher, et la douleur est gratuite.

Photo d’un garçon portant un chapeau de paille. Crédit : Pexels

Dans les entrailles de Port-au-Prince, les meurtres sont devenus un refrain. On ne les compte plus, on les traverse comme on traverse une saison. Chaque assassinat, une virgule dans un récit sans fin. Chaque rafale, une page tournée. Ici, les morts ne reposent pas en paix : ils flottent dans l’air, collent aux murs, hantent les ruelles avec des hurlements qu’on n’entend même plus.

Et pourtant, Haïti rit. Un rire féroce, un rire acide, un rire qui dévore. Parce qu’ici, pleurer ne suffit pas. Parce qu’ici, le rire est une arme contre l’insupportable. Les gens rient devant les braises de leur maison, rient devant les silhouettes armées qui errent dans la nuit, rient même quand leurs enfants apprennent à compter en dénombrant les éclats de balles.

Le silence du monde est pire que la violence des armes. Chaque balle tirée, chaque vie volée est un écho qui se perd dans une indifférence glaciale. La tragédie d’Haïti n’est pas qu’elle souffre, c’est qu’elle souffre seule, sous le regard détourné de ceux qui pourraient tendre une main.

Port-au-Prince est un cimetière en mouvement. Les pavés rouges racontent des histoires que personne n’a envie d’entendre. Les toits s’effondrent, les murs s’écroulent, mais quelque part, une voix persiste. Une voix qui grimace, qui hurle, qui refuse de mourir. Une voix qui rappelle que, même dans la cendre, il reste des braises. Que, même au cœur du chaos, un cri peut encore faire trembler l’univers.

Photo d’enfant transportant une Cruche. Crédit : Pixels.com

Et pourtant, Haïti a le courage de résister à la mort. Ce pays, ce peuple, est une flamme qui refuse de s’éteindre, une cicatrice qui témoigne d’un combat incessant contre l’oubli. Haïti pleure en silence, mais ses larmes sont des poèmes gravés dans la pierre, des appels à l’humanité tout entière : regardez-nous, écoutez-nous, pleurez avec nous.

Si la terre pouvait pleurer, elle le ferait pour Haïti. Pour chaque enfant qui devient soldat avant d’être adulte. Pour chaque mère qui serre contre elle une photo fanée, seul souvenir d’un fils disparu. Pour chaque père qui ne sait plus s’il prie pour un miracle ou pour un repos sans douleur. Si la terre pouvait pleurer, ses larmes formeraient des rivières qui emporteraient les balles, les armes, le feu, et laisseraient derrière elles des graines d’espoir. Mais la terre ne pleure pas. Alors Haïti continue, seul, debout dans les flammes, à hurler à un monde qui ne veut pas l’entendre.

Et Port-au-Prince, immobile en apparence, bouge pourtant sous le poids de ses fantômes. Chaque rue, chaque maison, chaque souffle porte la marque d’une insécurité méticuleusement tissée, comme une toile d’araignée où tout le monde est pris au piège. Rien n’y est laissé au hasard : des balles qui trouvent toujours leur cible, des enlèvements planifiés comme des affaires lucratives, des vies troquées contre des rançons qui engraissent un système déjà pourri.

Ce cimetière en mouvement n’est pas l’œuvre du hasard, mais d’une mécanique implacable où la peur est l’unique monnaie. Haïti ne meurt pas d’un coup, il se désagrège, morceau par morceau, dans une danse funèbre orchestrée par ceux qui prospèrent dans ses cendres.