Thélyson Orélien

Les fulgurances de la poésie créole de Lokandya

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Brève

Par une image surprenante ou même déconcertante, le poète est comme un homme qui est monté en un lieu plus élevé et voit autour de lui un horizon plus vaste où s’établissent entre les choses des rapports nouveaux, rapports qui ne sont pas déterminés par la logique ou la loi de causalité, mais par une association harmonique ou complémentaire, en vue de donner un sens. En lisant Pwent tete soley, un recueil de poésie en créole de Fortestson Fenelon dit Lokandya, publié aux États-Unis, chez Edu-cavision, je remarque qu’il n’échappe pas à cette fatalité littéraire. Ses mots s’arrangent, pour devenir des vers solides qui racontent notre vécu – PS : Par respect pour les non-créolophones, je reprendrai ces extraits créoles en français, sous peu, dans la dimension poétique propre, avec l’accord de l’auteur, mais en attendant on peut traduire; une traduction en créole haïtien est désormais disponible sur Google-traduction.

Tout folim yo monte al jwenn soley / bel rev nan domi / bel koze m’pale chak jouk / bel plezi m’ganyen douvan jou / tout kache byen fon nan vant soley // Ou se boul soley mwen / ak ou / m’ganyen le mondyal / jwet pa’m ak pa’w / se trible tout andedan vant lavi / tik-tak, tik-tak, tik-tak, tik-tak, tik-tak… voup toup / men nan bouda lavi / tout late kanpe pou bat gro bravo / Ou se boul soley mwen / ou klere men’m vre rev nan domi / bo kote’w tout moun kadav / bouch nan bouch
nap soufle
nap gonfle lavi
nap gonfle blad lavi
nap gonfle trip lavi
nap gonfle bouda lavi / ou se boul soley mwen

Dans la poésie en créole de l’auteur de Nuits à deux battants (Edition Page Ailée), la parole écrite a deux fins : elle veut produire dans l’esprit du lecteur un état de conscience, et un état de joie. C’est une poésie émanant de la vie populaire et du quotidien. Dans un premier cas, les objets sont les choses primordiales, il s’agit de fournir une expression analytique exacte et complète, de faire progresser le lecteur par des chemins continus jusqu’à ce que le circuit du réalisme merveilleux et des hallucinations soit complet. Dans un pragmatisme bleu nuptial il nous fait découvrir la fulgurance du beau et du vrai avec une parole non heurtée ni distraite sans  cacher la folie des nuits iniques qui refusent toutes idées qui reviennent.

Aswèa tout folim yo pran lari / lonbraj mwen ale jwenn van / tout sa ki di / tout ti kont / tout tripotay / ajenou nan pye’m // Bri lannwit fè mikalaw nan tèt mwen / bri moun kap kriye mizè / bri ti moun ki grangou / bri lanmò / bri ti moun ki fèt / bri bal / bri koudeta / bri fèt / bri alsiis, isss, isss, isss, isss / tout pèdi nanm yo nan mitan lannwit / Aswèa lannwit gen tout koulè / koulè malè / koulè san / koulè lanmou / koulè lanmou ki pèdi fren nan vant simityè // Lannwit rele’m pa’m / ak li m’pran tout randevou / tout sekrè lannwit ekri sou po do’m / lannwit se mwen m‘se lannwit / love pou love nap teke / nap teke rive jouk nan simityè

Dans un second cas par les moyens des mots, comme le peintre par celui des couleurs et le musicien par ses notes, la poésie en créole de Fortestson ‘Lokandya‘ Fenelon se veut un spectacle, une émotion ou même une idée abstraite, un dit de non-dit, qui constitue une sorte d’équivalence à la solubilité de l’esprit. Ici l’expression devient sa marche principale. Il informe le lecteur, il le fait participer à son action créatrice. Il le place dans la bouche secrète de son esprit, une énonciation de tel objet ou de tel image qui est agréable à la fois à la penser qu’aux organes physique de l’expression.

Yon zetwal file / de file / twa file / yon latriye file / souf nou pa sispann kwaze nan gran chimen / chak bò lari pòtòprens / nou kase / randevou ak souf nou / nou kase randevou ak lanmou / nou kase randevou ak lanmò

Pa bò isit
bay soley la dlo nan je
moun di lanmò bonjou nan fason pa yo

Chak revèy sonnen / yon lè lanmò sonnen / Tak, tak, tak, tak, anmweeeeeee / Rèl la kreve almanak / yonn / de / twa / yon latriye deja pran kannte / yo pati / yo pati byen lwen kite zile a / yo pati / yon bann pati / yon bann ak yon pakèt pati / tout sekèy pran lari / tout lanmò pran lari / chak jou ki tanmen se yon dèy simityè

Des thèmes qui expliquent une grande partie de la poésie créole de Lokandya sont la nuit, l’amour, la vie, la mort, l’érotisme, la nature, la fuite du temps ou la beauté du monde. Ce sont des mots qu’il écrit et laisse aux battants de la porte de l’être aimée. Des thèmes qui guident une poésie et enveloppent une narration à une mesure solennelle et d’un progrès enchanté dont les visions les plus affreuses ne peuvent altérer l’intime et la souveraine douceur.

Nan pwent tete w / tout manti fè fon / venn nan kòw se chimen / ki mennen dwat nan panse gayak / ou se solèy mwen / lan pwent tete w / lavi a bay randevou / lavi a monte pye bwa

Parole bien faite, en meuble des attitudes physiques, une stylisation des attitudes verbales d’un discours et d’une conversation poétique. Il y a l’allure d’un homme qui discute, qui distingue et qui explique, éminemment approprié à la tournure d’esprit nationale qui résume la situation par des sentences bien frappées, une espèce de verbe et de proverbes. Pwent tete soley est une poésie fulgurante, une révélation de la poésie créole moderne, après des textes en créoles à succès comme, Boudalavi, Simitye pran lari, Folitoufonnen, Lanmoutoutouni.Dans un monde tout particulier, la poésie créole de Lokandya nous conduit à des endroits inhabituels. Une parole forte qui nous transporte le cœur mais aussi la tête. Un auteur qui nous invite à naviguer dans des vagues et à fureter des labyrinthes.-

Thélyson Orélien


Caravane ville en livre : Un brin de sel pour les créateurs

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BRÈVE

En prélude des célébrations internationales de la langue et de la culture créoles au cours du mois d’octobre 2012, «La Caravane ville en livre», un projet initié par le jeune écrivain haïtien Anderson Dovilas, a fait sa première tournée dans deux Grandes Villes des États-Unis, le 13 octobre au Consulat haïtien à Orlando et le 14 octobre dans l’arène de la Librairie Mapou à Miami. Cette Caravane artistique a pour objectif de promouvoir le livre et les œuvres des artistes haïtiens partout à travers le monde. Ainsi, des centaines d’ouvrages ont été vendus aux particuliers sur les stands itinérants de la Caravane.

À chacune des étapes, on note des animations spécifiques. Outre des conférences sur la littérature d’expression créole et française et les ventes de livres à tarif spécial, diverses animations avaient été organisées dans chacune des deux villes desservies par la Caravane, à savoir : Miami et Orlando. L’événement a été organisé en présence de la jeune icône de la musique haïtienne Stéphanie Séjour dit Tifane, du consul haïtien à Orlando, Laurent Prosper et des personnalités du monde des lettres et des arts. Les écrivains et artistes qui ont été présentés aux planchers de cette première tournée de la Caravane sont : Bito David, Andre Fouad, Lokandya Fenelon, Erolds Saint-louis dit Vye Ewol et Anderson Dovilas.

621257_505551938862_1424966608_o.jpgL’initiateur du projet, le poèteAnderson Dovilas pense que l’autorité haïtienne ne soutient pas assez ses artistes afin de les aider à avoir un cadre d’expression. Il est d’avis qu’il faut donner plus d’opportunités aux artistes sans aucune distinction tout en défendant leurs droits.

«La culture est le principal facteur qui, à elle seule, n’a pas cessé de redorer le blason haïtien sur la scène internationale» fait-il ressortir. «L’art est un métier qui fait rêver, il faut encadrer les jeunes artistes pour qu’ils puissent évoluer. Il faut que les autorités établissent des contacts avec les jeunes artistes et les aident pour qu’ils puissent faire chemin.» Fin de Citation.

L’auteur des  »Îles en accent aigu » espère relancer sa Caravane chaque deux mois (2), partout à travers les États-Unis, spécialement dans les villes où s’établit la diaspora haïtienne, avec la modeste courtoisie de Haitian American Art Network, Inc. en collaboration avec les Éditions Perle des Antilles.-

Thélyson Orélien


Emmanuel Vilsaint au Salon du livre de Pointe-à-Pitre

 © Photo Mariam Waly - Emmanuel Vilsaint jouant une de ses pièces à Paris

© Photo Mariam Waly – Emmanuel Vilsaint jouant une de ses pièces à Paris

Le dramaturge, poète et comédien Emmanuel Vilsaint, figure parmi les invités d’honneur de la 17e édition du Salon du livre de Pointe-à-Pitre qui se déroule cette année, du mercredi 17 au samedi 20 octobre autour du thème «Mon livre…Mes lectures». Dans le cadre de ce Salon du livre, l’Association Textes En Paroles et Écritures d’îles en partenariat avec la Ville de Pointe-à-Pitre procéderont à la 1ère mise en espace de « Maudit cas de Jacques ou Le Journal d’une putain violée» (mention Spéciale du Concours des Auteurs Dramatiques Caraïbéens) pièce de théatre tant attendue d’Emmanuel Vilsaint, accompagné du saxophoniste Jocelyn Menard.

« Haïti, 6 mois après le meurtrier séisme survenu le 12 Janvier 2011, Jacques, un jeune étudiant haïtien pour survenir à ses besoins de base décide de se prostituer. Pour faire, il se travestit et se donne à des hommes. Sur les trottoirs de Port-au-Prince, les choses se compliquent, quand il se fera violer par son propre maquereau qui est un fervent allié du pouvoir en place. Pour se faire justice, il ne peut qu’écrire et laisser un journal derrière lui en guise de témoignage. Entre la raison du plus fort et les malheurs de ce métier vilain, arrivera-t-il à sauver sa vraie identité ? »

Tout au long du salon, lectures en dérive dans les rues de Pointe-à-Pitre et des Abymes : au détour des abris bus, pour découvrir des extraits au rabais.L’écrivaine Gisèle Pineau est la marraine de cette édition. Elle abordera un travail d’écriture en ce qui concerne des faits de société, autour de ses œuvres C’est la règle (édition Thierry Magnier), Case Mensonge (édition Bayard Jeunesse) et l’Odyssée d’Alizée (édition Thierry Magnier).

Les portes du Pavillon de la ville, du Centre Rémy Nainsouta, de la médiathèque Achille René Boisneufen passant par « La bibliothèque idéale » du centre culturel Rémy Nainsouta et les rues de La Pwentseront librement ouvertes de 9h00 à 20h00. Au programme : rencontres avec des écrivains, expositions, séances de signatures, lectures de textes, mises en espace de pièces de théâtre inédites, causeries avec des écrivains, bar à écoute, happening, spectacles etc.

Le salon sera aussi l’occasion pour les lecteurs de rencontrer de nombreux auteurs : Benzo, Max Jeanne, Alain Agat, Georges Brédent, Alain Mabiala, Bernard Joureau, Henri Maurinier, Gilbert Laumord, Marielle Plaisir, Sandrine Benjamin, Emmanuel Vilsaint, Christina Benjamin, M’Bitako, Djibril Succab, Jean-Max Gatibelza… Des extraits du roman Le soleil pleurait de l’écrivain Ernest Pépin (édition Vents d’ailleurs) seront lus par des comédiens. Timothy Williams, fera découvrir son roman policier Un Autre Soleil (édition Rivage/Noirs), thriller sociologique haletant qui plonge le lecteur dans la Guadeloupe des années 80.

Emmanuel Vilsaint est membre de la rédaction de la revue Parole En Archipel. Il est né à Port-au-Prince, en Haïti, et mène depuis 2003 un parcours autour de la poésie, du cinéma et du théâtre en tant que comédien, poète et acteur de cinéma. Après des études de langues, littératures et civilisations étrangères à l’Université Paris XIII, il a été admis au Conservatoire d’art dramatique Erik Satie du 7ème arrondissement de Paris. Il écrit en créole, espagnol et français. Emmanuel Vilsaint dit Veguy a créé en 2009, en collaboration avec David Mezy, la compagnie Comédiens & Plus qui propose une alliance entre les formes théâtrales traditionnelles et contemporaines. Aujourd’hui, il continue à écrire tout en restant fidèle aux planches. Son premier recueil de poèmes «Lonbray pou lanmò» publié en Octobre 2010 aux éditions Anibwe de Paris.

Thélyson Orélien


Mo Yan: celui qui ne parle pas

© Le Prix Nobel de Littérature 2012 décerné à Mo Yan (Ulf Andersen/Getty Images)

© Le Prix Nobel de Littérature 2012 décerné à Mo Yan (Ulf Andersen/Getty Images)

Par Thélyson Orélien

Mo Yan : C’est le nom de l’écrivain qui a remporté le Prix Nobel de Littérature cette année. Un pseudonyme qui signifie « Celui qui ne parle pas ».

L’Académie suédoise, en annonçant les résultats aujourd’hui, a déclaré qu’avec un réalisme hallucinatoire, Mo Yan 57 ans, fusionne les contes, l’histoire et le contemporain. Sa victoire fait de lui le premier écrivain chinois ayant remporté un Prix Nobel de Littérature de ses 111 ans d’histoire: bien que Gao Xingjian l’avait remporté l’an 2000, la différence de 2012, c’est que ce dernier émigré en France avait obtenu la nationalité française quelques années auparavant, et, bien que Pearl Buck a remporté le prix en 1938, pour ses descriptions riches et épique de la vie paysanne en Chine et pour ses chefs-d’œuvre biographiques, l’autre différence, est qu’elle est une auteure américaine.

Le prix Nobel va à l’écrivain qui aura produit dans le domaine de la littérature le travail le plus remarquable dans une direction idéale – comme tous les gagnants précédents – si on      peut citer quelques-uns, Samuel Beckett, Doris Lessing et, l’année dernière, le poète suédois Tomas Tranströmer.

L’écriture de Mo Yan, nom de plume de Guan Mo, tire sa fulgurance de son origine paysanne et de l’enfance. Après avoir quitté l’école à l’âge de 12 ans, l’auteur est allé travailler dans les champs, éventuellement pour recevoir une éducation dans l’armée. Son premier livre édité en 1981, mais il a trouvé le succès littéraire avec Le Clan du Sorgho, un roman qui a été également fait l’objet d’un film à succès international Le Sorgho rouge adapté au cinéma par le réalisateur chinois Zhang Yimou.

Il écrit à propos de la paysannerie, de la vie à la campagne, sur les gens qui luttent pour survivre, luttant pour leur dignité, parfois gagner, mais la plupart du temps perdu, a déclaré Peter Englund, auteur et historien, membre de l’Académie Suédoise. La base de ses livres a été posée quand, enfant, il écoutait les contes. Le réalisme magique et merveilleux, a été plusieurs fois utilisé à son sujet. Ce n’est pas quelque chose qu’il a ramassé de Gabriel García Márquez, mais quelque chose qui est bien à lui. Avec le surnaturel pour l’ordinaire, il s’agit d’un narrateur très original a poursuivi Englund.

L’éminent professeur de littérature chinoise Goldblatt Howard, celui qui a traduit de nombreuses œuvres de Mo Yan en anglais, a déclaré dans une récente interview à China Daily : L’écriture de Mo Yan est une grande œuvre audacieuse et imagée, une écriture puissante ou un solide noyau moral... Je vois un parallèle avec l’œuvre de William Vollmann de l’Europe centrale, dans son balayage historique (Le clan du Sorgho) et de la critique incisive de comportement monstrueux par ceux au pouvoir (La Mélopée de l’ail) dit G. Howard. Un petit coup d’œil au CETASE – Centre d’études de l’Asie de l’Est – Bibliothèque associée à la Bibliothèque des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de Montréal, après l’annonce de Stockholm m’a permis de faire une levée de voile sur Le clan du Sorgho un roman composé de cinq histoires entrelacées, fixées sur plusieurs décennies au cours du 20e siècle et qui touche à des sujets tels que l’occupation japonaise et la vie difficile des travailleurs agricoles pauvres. Mo Yan est l’auteur de quelques 80 romans, essais et nouvelles dont GrenouillesBeaux seins belles fesses et Le supplice du santal entre autres, une œuvre qui dépeint l’histoire de la Chine en alliant humour paillard, de la violence et de l’imagerie gore. Mo Yan brosse un portrait unique de la Chine des années 1900, et dramatise habilement la situation intenable d’une société.

Mo Yan – ce qui signifie : celui qui n’a pas le droit à la parole ou littéralement celui qui ne devrait pas parler, a prouvé tout le contraire et a finalement été salué par les membres de la prestigieuse Académie Suédoise. C’est un grand écrivain, indépendamment de tous mensonges publicitaires et, même si la majorité de ses œuvres ont été reprises ou traduites chez des maisons d’édition plus ou moins modèles en France comme Caractères, Seuil ou Actes Sud, il sera désormais mieux connu de partout en tant qu’écrivain ou artiste. Voilà de bonne nouvelle pour tous les écrivains moins connus, qui ne parlent surtout pas, ou qui ne trouvent pas de l’ouverture pour parler assez, mais qui peuvent éventuellement ou à n’importe quel moment étonner le monde. Le monde aime ça… Mo Yan nous apporte de plus près le repère de l’anonymat.-

Thélyson Orélien in LaPresse


Le Nouveau Cycle

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THÉLYSON ORÉLIEN | Chronique du Journal La Presse
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Je viens de regarder par-dessus mon épaule pour considérer presque un quart de siècle – à venir – que je dois laisser derrière moi.

Du moins est-ce ainsi que l’on aurait dit autrefois. Aujourd’hui l’habitude est déjà prise suivant le progrès des moeurs – on regarde dans le rétroviseur. Et dans cet accessoire je vois s’éloigner ce qu’il est impossible de retenir, ma vie. Une vie au cours de laquelle je n’ai cependant jamais regardé qu’autour de moi, et devant moi ce qui venait, ce qui allait être aussitôt autour de moi. Comme tout être humain, j’espère ce qui viendra sera plus ouvert, plus libre, plus heureux !

Il n’en est plus de même maintenant, il m’a fallu consulter le rétroviseur. Je le crois… ce qui m’attend sera plus ouvert, plus libre, plus heureux. Mais une muraille rapproche, à travers laquelle, fantôme. J’aurais pu disparaître. Je dis, bonjour avenir ! Adieu passé ! Adieu veau, vache, cochon et s’oeufs couvés ! Mais ces propos ne sont pas désabusés. Ils coïncident simplement avec l’aboutissement d’une trajectoire déterminée par les coordonnées habituelles, et celles-ci sont conforment à la loi de l’existence. Existence cosmique ou existence humaine. La loi est la même. Je n’en considère pas moins le fait de vivre comme plus étonnant et réjouissant prodige, mais plus étonnant et plus réjouissant est celui ou celle qui consiste à m’étonner et à me réjouir.

Car enfin, si je n’existais pas…

Je m’étonne et me réjouis malgré l’extrême, l’inouïe absurdité suivant laquelle tout est continuité. Mais cette absurdité, qui l’a inventée, si ce n’est nous-même, en fabriquant de toute pièce une intelligence du Monde, une raison supérieure, une perfection dont la réalisation ne se présente nulle part ? Si nous n’avions pas inventé ces slogans absolus, nous n’aurions pas à constater l’absurdité absolue du Monde – notre propre absurdité, puisque nous faisons partie du Monde, même lorsque par notre volonté nous nous dressons contre lui et prétendons le réformer en suivant les pseudo-règles de l’intelligence, de la raison et de la perfection.

Nous faisons partie de ce Monde-là, et nous sommes aussi les seuls à vouloir le modifier, le refaire en bien. Mais qu’espérons-nous ? Comment pouvons-nous réparer la fameuse absurdité si nous sommes les premiers à nous dégrader; à mourir, sur tous les plans et dans tous les domaines ? Il y a quelque chose qui ne cloche pas dans notre prétention à la raison, à la perfection absolues, c’est moins qu’on en puisse dire. Le vice est dedans et nous ne le connaissons pas. Il est dans notre condition même, laquelle est condamnée à vouloir se dépasser. Étranges chutes, étrange fin. Nous ne pouvons pas ne pas vouloir nous dépasser, et nous dépassant, c’est-à-dire nous condamnant à la disparition, nous obéissons à la loi que nous avons voulu abolir. Nous mourons tous !

J’élargis le champ du miroir, alors que je n’avais pour but que d’examiner avec du recul le bouillonnement progressif de l’Art affirmant son continuel renouvellement. Eh bien ! L’Art, ce phénomène, rentre dans la foule des autres phénomènes. Je n’ai fait que le constater. Je suis heureux, parce que je sais conserver mes souvenirs, sais encore les manipuler à ma façon et retrouver l’illusion de m’en servir. Je me reconnais moi-même. Je suis ce que je dis que je suis. Je n’ai pas à me justifier à personne. Oui Monsieur, je suis un être très jeune, je suis haïtien. Et alors ? Je suis haïtien, et cent pour cent des gens qui m’ont élevé le sont. Je le suis depuis mon enfance jusqu’à aujourd’hui. Dans mon sang je le suis plus qu’autre chose, parce que mes souvenirs le sont, mes valeurs le sont, mes repères aussi le sont. À ma connaissance Michaelle Jean n’a jamais cessé d’être haïtienne, et je définis moi-même mon identité. Je n’ai pas à voir l’accord de personne sur qui je suis. J’ai besoin que l’on cesse de rire de la couleur de mon nom, notre identité, notre langage et notre culture. C’est la moindre des choses que je puisse demander. Partout dans le monde, dans les pays que l’intelligence, la perfection ou la raison ont soi-disant envahi progressivement, nous Hommes qu’on croyait inférieurs avons encore de vraies clés et savons nous en servir, point extrême d’un cycle de vie universelle, à présent dégradé.

Un nouveau cycle a commencé et s’est emparé du monde, faisant table rase de toutes les merveilles. Loin de l’enfance, on sent la différence. Malgré musées et parcs nationaux, celle-ci disparaîtra. Tous les éléments sont domptés, et l’homme refera l’homme. Mais la loi restera la même. Et quand l’homme sera mort d’être homme, le rétroviseur aura une drôle d’histoire à raconter. En attendant, les petits problèmes intergénérationnels de l’Art avec ses anciennes clés perdues… Mais n’exagérons pas. La question de l’Art n’est qu’une petite question qui a toujours trouvé son maître dans n’importe quel climat métaphysique ou sociologique. Ne cherchons pas à savoir ce qui adviendra un jour. Le jeu est vain. Ces maîtres de scènes sont des tout-puissants qui ne souhaitent pas qu’un jour que les pontes fassent sauter. Ainsi en est-il de l’Art comme de l’amour.

Mais il faut en finir. Dis donc pour ma part, moi qui n’ai plus à ma disposition qu’un présent en location meublée, je puis prendre ce qui m’est offert en partage avec un certain désintéressement, que d’aucuns qualifieront de pessimisme optimiste, à moins que l’ordre des termes soit interverti. Ce Monde actuel n’est plus comme avant pour l’éternité. On le fait à terme, au jour le jour, gratte-ciel par gratte-ciel, tableau par tableau, morceau de musique par morceau de musique. Changement d’appartement à chaque saison. Changement d’amour, changement de coeur et de cervelle, avec arsenal pharmaceutique de tranquillisants par-dessus le marché. La terre est nouée de frisson, rétrécie comme une vieille orange sans jus. Temps à… Mais ici, prudence, on ne touche pas au temps qui passe comme au reste.

Je me souviens il y a pas longtemps, je dirais même autrefois, il y avait de belles ruines à se mettre sous la dent. Belles, belles, belles… les ruines étaient belles. Les choses rajeunissaient en vous donnant de l’appétit pour les manger. Le temps était Jacques-Stéphen Alexis. Aujourd’hui en est-il de même ? Le ciment armé, les horribles blocs de ciment et de ferraille, la matière plastique, les insanités à l’eau de javel, les fausses choses ont mauvaise vieillesse, et quand on pense qu’elles tiennent cela d’un homme, on n’est pas fier. Il faut s’y faire, il faut là aussi découvrir les sources d’une nouvelle poésie, d’un nouvel art. Le champ est vaste !

J’ai l’impression que dans le monde de l’art, tel qu’il est sous nos yeux et tel que j’espère contribué à le faire connaître, tout n’est plus qu’une dislocation avant la lettre, un grand marché aux puces où rien ne distingue le vrai du faux, le vieux du neuf, où tout est pourtant à notre disposition pour des plaisirs nouveaux. Et je veux bien confier au passeur de mémoires qu’après tout j’ai trop longtemps espéré avec des rêves en poche et je veux me sentir enfin chez moi, malgré ruines authentiques, poussières véritables et vieilles nippes devenues froufrou de luxe, je peux bien m’assumer au Monde et faire preuve d’Homme, parce qu’au marché aux puces de la sagesse, j’ai trouvé un trousseau de clés rouillés et ayant servi à ouvrir je ne sais quel coffre-fort. Et à presque un quart de siècle, je me sens déjà assez vieux pour savoir qu’est-ce que ça fait, une clé ouvrant un coffre rouillé, c’est l’univers entier qui est à moi.

Thélyson Orélien


Au fur et à mesure que nos sciences évoluent

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Par Thélyson Orélien
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Que n’avait-on pas cependant espéré de la Science ? René Duchet dans son ouvrage « Bilan de la Civilisation Technicienne » consacre tout un chapitre à ce qu’il appelle : l’angoisse des abîmes. Cependant, dit-il, avec toutes ses richesses, toutes ses promesses, l’homme, maître des choses, sent l’inquiétude le ronger, l’angoisse des abîmes éteindre son cœur.
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Déjà gigantesque, le champ de la puissance scientifico-technique lui apparaît infini et le vertige s’empare de lui lorsqu’il essaie d’imaginer les lendemains qui viennent. La science, étant donné son égocentrisme et ses limites, est incapable de solutionner les problèmes de l’humanité. Dostroïevski dit ceci : « La science m’ordonne de n’aimer que moi, attendu que tout le monde est fondé sur l’intérêt personnel. »
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Les évènements montrent bien qu’au cœur des progrès scientifiques, là où l’homme pourra être si heureux, il a encore soif de bonheur. A la fin du 19e siècle, Marellin Berthelot, chimiste et homme politique Français, déclarait sans ambages qu’en l’an 2000, l’homme, entièrement remplacé par la machine n’aurait pour lui que les plaisirs et découvrirait le bonheur. En l’espace de quelques dizaines d’années, la science a fait un bond fantastique.
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Les progrès de la technique créent un nouvel univers. Les grandes découvertes scientifiques ont eu une profonde influence sur la pensée et l’action de l’homme moderne. La science inspirait l’espoir d’une lutte continuelle de l’homme pour s’améliorer et laisser derrière lui les traits brutaux de son existence primitive. Un certain progrès se manifeste vers la paix universelle, vers la disparition de la souffrance, des querelles et de la guerre. L’homme semblerait-il avait seulement besoin du temps pour se libérer de la cruauté et du barbarisme.
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Cependant, les merveilleuses transformations de la technologie moderne nous ont précipités collectivement dans le plus irrémédiable des esclavages. La science qu’on croyait être capable de changer nos conditions de vie, modifier nos comportements transformer nos conditions, nos rapports avec nos semblables, est devenue une effroyable puissance de destruction entre les mains des savants maladroits et des politiciens sans scrupule. Elle a fini par transformer l’humanité en une véritable jungle où les hommes s’entre-déchirent. Les conflits qu’elle a engendrés ont revêtu une telle importance à notre époque, qu’une science s’est développée à ce sujet : la polémologie pour laquelle on a créé des instituts.
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On ne peut pas parler de sciences, et faire fi de ces deux concepts sociologiques, économiques ou politiques, à savoir le capitalisme et le marxisme synonyme de communisme. Le communisme qui, ayant compris le besoin de paix dans le monde, s’était efforcé de le    satisfaire. Karl Marx s’était violemment élevé contre les injustices de ce monde. Mais il s’était aussi trompé en pensant que pour arriver à la société idéale, il faut utiliser toutes méthodes et des techniques ou tactiques parfois anormales.
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Le communisme s’appuie sur un relativisme moral et n’accepte pas d’absolu dans ce domaine. Bien et mal sont relatifs à l’efficacité de la lutte des classes; comme si la fin justifierait les moyens. Mensonges, violences, meurtres et tortures sont considérés comme des moyens justifiables en vue de cette fin. Écoutez ce que dit Lénine, le vrai tacticien de la théorie marxiste : « Nous devons être prêts à employer la fourberie, la tromperie, la violation des lois, à nier et à cacher la vérité. » Marx a affirmé qu’un changement de structure aiderait à changer l’homme et que ce dernier ne pouvait compter que sur lui-même. Il fait susciter en l’homme assez d’enthousiasme pour vivre : tout d’abord éliminer la religion puisque c’est elle qui aide les hommes à accepter les injustices; ensuite proposer un paradis.
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Le communisme a été un mouvement populaire qui, au nom de la science, inspirait l’espoir d’instaurer la paix et l’égalité sur la terre. Cependant, au lieu de transformer le monde, il a donné au contraire beaucoup de nuits de cauchemars et de journées d’horreur à l’humanité. Des chefs d’États comme Staline, Khrouchtchev et Mao Tsé Toung ont sacrifié des millions de personnes dans leurs prétendus efforts pour établir l’ordre. On estime que Staline a tué 50 millions de personnes, Khrouchtchev, 80 millions et selon les statistiques officielles Mao Tsé Toung a massacré environ 100 millions de chinois. Le capitalisme n’a pas non plus trop amélioré la situation du monde, jugent certaines critiques. La société capitaliste est basée sur le principe de la liberté politique et du libre-échange. Les critiques du capitalisme affirment que le marché libre n’existe pas dans la réalité ou s’il existe, il est inefficace. L’unique objectif des hommes d’affaires c’est de contrôler le marché ou de le dominer et non de se livrer à une libre concurrence en son sein.
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Souvent le capital est admis comme supérieur au travail. Paul Laffite définit le capital comme étant le travail de plusieurs accumulé par un seul. Toute l’organisation économique moderne avec sa centralisation, ses organisations collectives, sa spécialisation du travail entraine la perte de l’individualité du travailleur. Dans la société capitaliste, l’individu est comme un numéro dans la masse, un boulon dans l’énorme machine, un robot parfaitement conditionné. Le monde contemporain a ravalé l’homme au niveau d’un automate    incapable d’aimer. Le capitalisme qui veut l’intérêt personnel de l’individu convertit notre monde en une société sans joie, pleine de violence et de haine. Aujourd’hui, un nouvel ordre économique international basé sur le libre-échange commercial et la libre circulation des biens apparaît comme l’apanage de la paix mondial. Les mécanismes de concertation mis en place par les institutions de Bretton Woods font que les économies s’internationalisent.
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Cependant des constats et des interrogations font le point autour de l’économie mondiale : Dans les pays du Sud par exemple, les réformes économiques doivent être conformes à ce qui est dicté par le F.M.I. et la Banque Mondiale. Il s’agit là d’une tutelle politique des bailleurs de fonds qui utilisent les accords de prêts liés à l’ajustement structurel dans le but de détruire systématiquement toute activité pour le marché interne et d’orienter les économies vers le marché international.
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Les politiques macro-économiques mises en œuvre dans le monde ont pour effet de comprimer le pouvoir d’achat interne, de réduire les coûts de main-d’œuvre et d’orienter les économies nationales vers le marché des exploitations. Les frontières sont éliminées et les pays sont transformés en territoire ouvert au pillage et au déversement du surplus. Il s’agit là de l’organisation d’un génocide économique.
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Il est clair que lorsqu’on comprime le pouvoir d’achat à l’échelle planétaire, on ne peut pas non plus s’attendre à ce qu’il y ait un développement des marchés. Les grandes puissances n’ont jamais accepté les réformes économiques qui auraient pu produire des changements réels dans le paysage économique international.
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Après plus de 30 ans de dialogue Nord/Sud, le bilan du NOEI parait déjà négatif. La revendication du Tiers-monde en faveur d’échanges commerciaux plus justes entre pays riches du Nord et pays pauvres du Sud semble être échoué. L’économie des pays du Sud reste toujours sous-développée et dépendante de ceux du Nord. La concertation que l’on veut instaurer crée déjà un nouveau bouleversement dans l’ordre économique mondial. Nous glissons presque irrémédiablement vers un monde incontrôlable où les problèmes politiques, socio-économique augmentent chaque jour et de plus en plus considérable. L’avenir de l’humanité est sombre.
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Thélyson Orélien


Frankétienne et les quiproquos de la gloire

Prophete-du-chaos

EN RELISANT FRANKÉTIENNE

Par Thélyson Orélien

J’écris ces lignes au lendemain d’une journée pas comme les autres, une journée d’un grand poisson d’avril, une journée tête chargée dirait-on, en relisant Frankétienne (occasion du 76e anniversaire de sa naissance). Honnêtement, j’avoue que le côté superficiel, tapageur et la mégalomanie de l’homme me laisse froid. « Moi, je suis un génial mégalomane, le plus grand écrivain de tous les temps ! » Qu’on l’exalte tout haut comme un prophète ou qu’on l’accable tout bas comme un fou – Toute cette mise en scène, qui prolonge de jour en jour et dilate par delà du temps l’aspect le plus vain de son génie, n’arrive pas à m’arracher autre chose qu’un sourire très voisin du bâillement.

Il y a là l’immensité et la polyvalence de son génie, bien sûr, indépendamment du mensonge publicitaire et des propagandes qui se servent effrontément de lui. Dans l’une des entrevues que j’ai lues, le chef de fil du spiralisme a eu toutes les misères du monde à concrétiser et à définir pour les uns et pour les autres, son mouvement. Il n’est pas facile d’explorer un pays qui s’étend sous tant de climats ou d’alternance. Des montagnes, des déserts et des forêts vierges découragent sans cesse le voyageur : on se contente d’établir quelques comptoirs aux points les plus abordables de la côte.

Tout cela se croise et s’entrecroise, se mêle ou s’entremêle dans un étrange tissu dont l’absence d’unité défie tout essai de définition. Tour à tour – si ce n’est simultanément ! – superficiel et profond, grotesque et sublime, attardé dans le passé et happé par l’avenir, irréaliste jusqu’au gros bon sens et rêveur jusqu’au délire, romantique jusqu’à l’épanchement fluvial et classique jusqu’à la sécheresse lapidaire, il épouse toutes les formes de l’expression de la pensée, et le critique ne trouve aucun lien qui puisse embrasser cette Gerbe-Frankétienne. « L’œuvre n’appartient à personne dit-il ; elle appartient à tout le monde. En somme, elle se présente comme un projet que tout un chacun exécutera, transformera, au cours des phases actives d’une lecture jamais la même. Le lecteur, investi autant que l’écrivain de la fonction créatrice, est désormais responsable du destin de l’écriture » peut-on lire dans Ultravocal pp. 11-12.

Mais en réalité : « Ce grimoire que le génie de Frankétienne fructifie est souvent trop abstrait et trop obscur pour le commun des mortels, il nous repousse. […] Voici pourquoi notre cher Frankétienne traîne autant dans la fange. Par esprit de révolte franche face à toute utilisation de gant pour modeler la littérature, elle doit être dite avec des mains non lavées in contrario d’un James Noël (Je suis celui qui se lave les mains avant d’écrire) qu’il a lui-même introduit. » Ici Je reprends mot pour mot le paragraphe d’un texte critique du poète Fabian Charles, paru dans la revue Parole en Archipel, intitulé Entre Le sphinx en feu d’énigme et Le testament des solitudes.

Narrations. Descriptions. Monologues. Rumeurs de voix. Personnages ballottés entre la vie et la mort avec textes éparpillés. Mais la formule c’est de les accueillir en vrac avec leurs épis plus ou moins bien venus, leurs fleurs et leurs ronces. C’est ce que veut la loi de la spirale. Et l’auteur n’a aucune considération pour ceux qui osent attaquer (par lucidité ou par méchanceté ?) à la gigantomachie des côtés illisibles de son esthétique du chaos : « Il y a des apprentis critiques, des machòkèt littéraires, des journalistes complaisants et des lecteurs débiles, irréductiblement hostiles à toute forme de modernité, ils ne savent pas que la création est une démarche fondamentale d’innovation perpétuelle et de renouvellement incessant, un défi exaltant contre les stéréotypes du déjà-là, du déjà-vu, du déjà-entendu, un pari fécond ouvrant les champs de réflexion à travers la mise en forme des questions humaines essentielles. Mouvance du savoir, des livres qui dérangent. Certains intellectuels prisonniers d’un classicisme étroit me reprochent de ne pas être transparent et accessible au premier degré, je sais comment ils ont toujours eu peur de lire mes œuvres qui les dérangent énormément, mouvance du savoir, des livres qui dérangent, énormément. »

En ayant tout dit, la spirale n’a pas manqué de se contredire d’user et d’abuser du droit qu’ont tous les grands esprits d’accueillir les aspects les plus contrastés du réel. N’en tenons pas rigueur : l’ampleur de ses oscillations, voire de ses contradictions, nous donne la mesure de son génie. Il n’est pas de surabondance sans gaspillage. La spirale créatrice d’images et de rythmes, et c’est toute une cathédrale étrange dans la graisse des ténèbres. Dans la spirale tout est énorme y compris l’éclat et le mauvais goût. Mais ceux qui, dans cet univers, ne veulent connaître que le pays plats révèlent par là qu’ils manquent de souffle pour explorer les sommets et les abîmes. Pour moi qui ne revendique que l’humble privilège d’avoir médité une œuvre (ici le temps fait quelque chose à l’affaire… et la critique demeurera une césarienne de la littérature.) Mais comme il s’agit d’un homme dont la gloire éclate à tant d’autres titres, de rares personnes s’avisent de le commenter.

La Pensée-Frankétienne ressemble au jaillissement d’un geyser. Les insanités et les utopies y surabondent, c’est la part de fumée dont s’accompagne le bouillonnement d’eau brûlante qui barbote dans l’horrible chaudière de la sorcellerie. On erre longtemps dans les vapeurs, mais, pour peu qu’on s’approche du centre, on se sent touché par un feu qui sort des entrailles de l’abîme. Telle ou telle Formule-Frankétienne rend un son d’éternité. Chez lui les mots s’inventent, se créer et ne se datent jamais parce qu’ils prennent leur source hors du temps. Ils touchent à cette limite suprême où le verbe humain se noue au silence des dieux. Allez comme moi, faites l’expérience de Lecture-Frankétienne. Lisez ! Une écriture en qui tout se fond, mais de qui tout se diffère.

Comme l’a si bien mentionné l’écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi dans une note pour L’oiseauschizophone, Ed. Jean-Michel Place : Enfin, la meilleure façon de faire sentir aux lecteurs toutes les qualités de roman peu ordinaire et surtout de sa langue chaotique, tour à tour lyrique, poétique, politique et scatologique, c’est de citer de longs extraits. Car il y a des pépites à toutes les pages. Des aphorismes à tout bout de champ. Des inventions à tire-larigot : « Elle dégoulottait de scandaleuses onomatopées, débobinait les interminables déblosailles quotidiennes, défilaunait toute la poésie de l’univers et les treize grands mystères de la vie dans une absolue totalité synchronique, passé présent futur confondus… » On ne comprend pas toujours les mots comme dans cette phrase, et je pourrais en citer des milliers : «Parlumier nuride chidillant la vadilure du québard, l’ilburie d’un asiboutou lordiné de quirame et d’alguibar » (p.218-219). Mais on peut se laisser emporter par le souffle. Car plaisir il y a, pour qui sait patienter, et pour les yeux et pour l’oreille. On l’aura compris, l’oeuvre de Frankétienne est un ovni littéraire.

« J’ai écrit une oeuvre épique pour cinq siècles et pic à venir / Et après ? / Il n’y aura plus de littérature.  /Comment ? / Le livre n’aura été qu’une fleur éphémère de la pensée dans l’aventure humaine. »

À propos de L’Oiseau schizophone. Il faut d’abord savoir gré aux courageuses éditions Jean-Michel Placed’avoir osé publier intégralement cet immense pavé de 812 pages en fac-similé (avec les dessins originaux de l’auteur) dans un Paris éditorial plutôt frileux et accoutumé aux romans-kleenex de 120 pages dépourvus de substantifique moelle épinière : nous dit Abdourahman A. Waberi. On se demande même si lesdites éditions n’ont pas voulu se compliquer encore la tâche en commençant la publication de l’oeuvre de Frankétienne […] fin de citation.

Le prophète prophétise dans les deux sens. Fâcheux pour l’honneur de l’espèce humaine que sa vision noire de l’avenir se soit révélée plus exacte que sa vision rose. Il ne s’agit pas de verser dans une apologie intemporelle qui est l’immense part verbale contenue dans son œuvre, de coup de gong qui résonnent sur du vide et n’emplissent en nous les oreilles et nos têtes enroulées dans la spirale. Lui seul a condensé et condamné le côté vain et outrecuidant de son génie. Mais je me demande si l’écrivain a compris jusqu’à quel point que ses mots peuvent trahir son verbe ? Je répondrai en répétant ce qu’Unamuno disait de Cervantès : Depuis quand l’auteur d’une oeuvre est-il le mieux qualifié pour la comprendre ? Ne suffit-il pas qu’il l’ait faite ? On espère quelquefois quand l’enfant a été compris par un étranger beaucoup mieux que par ses parents.

Et ce qu’on retient de Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d’Argent c’est précisément cette idée du verbe intérieur, ce verbe trop souvent lapidé mais vivant encore, sous l’entassement sonore des mots, qu’on en a jamais compris ni cerné le vrai sens et la profondeur. Mais on a toujours tendance comme bien d’autres à préférer le Chevalier des Arts et des Lettres, le Nobélisable, L’Artiste UNESCO pour la paix qui a su trouver sans chercher à tant d’esprits aussi distingués que stériles qui passe leur vie à chercher et ne trouvent rien.-

Thélyson Orélien in LaPresse.ca


Pour saluer Carlos Fuentes

PHOTO : Culturacolectiva
PHOTO : Culturacolectiva

Par Thélyson Orélien

Dans le Métro de Montréal je vous invite à faire ce voyage avec moi. Le temps a pour devoir de nous échapper et pour tout repère chronologique on retourne au temps de la signature de«Château rouge» le tout dernier album d’Adb Al Malik, rapeur-poète-slameur français que j’aime beaucoup et que j’écoutais quelques minutes plutôt. Comme lui je dirais : ’’Ramons tous à la même cadence !’’ – Ensemble sur la ligne verte, départ : Terminus Honoré-Beaugrand – Est de Montréal. La route s’annonce un peu plus longue que d’habitude avec deux correspondances – Lionel-Groulx et Snowdon – mais ne vous inquiétez pas, surtout vous êtes avec moi, votre fidèle ami en lecture qui a en main Terra Nostra, le plus grand des romans de Carlos Fuentes, une richesse immense empruntée de la Grande Bibliothèque Nationale du Québec, lors d’une semaine consacrée aux écrivains hispano-américains. Il est toujours bon de lire quelque chose de neuf, un souffle nouveau pour un peu plus de piment, enfin de la vraie diversité. Par ailleurs je dois renouveler le prêt, parce que cette ancienne parution des Éditions Gallimard datant de 1979 me paraît tellement volumineuse, en tout 829 pages bien remplies en petits caractères, et le temps me fait la guerre. Je n’en ai pas assez pour trop lire, mais je me fais ce pari. J’aime ça. Je m’adonne toujours à ce plaisir, cette joie, la joie de lire. Le livre est mon ami, il m’arrive souvent de dormir et de me réveiller avec un livre.

Ce n’est pas à moi de vous dire si je suis un bon lecteur ou pas. Mes livres je les fini toujours et j’aime ça les dévorer. Déjà, je suis à la page 511 et bientôt la 512ème . Vous y êtes ? Nous y sommes ! Et nous sommes ici plusieurs mois avant le départ de Carlos Fuentes cette semaine, soit le mardi 15 mai 2012. Il fut selon moi, l’un des plus grands écrivains hispanophones de tous les temps, d’autres l’appellent, géant des lettres hispano-américaines du XXe siècle. Et oui ! Les grands écrivains ne sont pas forcément ceux qui ont remporté un Nobel ou ceux qui sont nobélisables comme on veut me le faire croire. Des fois cela fait que la littérature a tendance a perdre sa vraie valeur, son vrai sens par ceux qui se comportent trop souvent comme des véritables chiens enragés en quête de Prix Littéraires pour beefsteaks. La crise des distinctions.

La plume de Carlos Fuentes à plusieurs reprises me fait penser à celle de Jacques-Stéphen Alexis, le plus grand écrivain haïtien de tous les temps, ou à Victor-Lévy Beaulieu, qu’on considère comme le plus grand des écrivains québécois.

Notre voyage avec la Société de Transport de Montréal – STM, commence à partir d’Honoré-Beaugrand, pour ceux qui connaissent bien Montréal et le voyage littéraire se fait avec Terra Nostra, pour ceux qui ne connaissent pas Montréal mais au moins ont entendu parler de Carlos Fuentes. Ce voyage est très significatif pour nous, dans un sens symbolique; pour ceux qui se familiarisent plus ou moins avec l’histoire de ce Grand Écrivain Hispanophone. Il est né au Panama en 1928, fils de diplomate, il poursuivi ses études au Chili, en Argentine et aux États-Unis. Ambassadeur du Mexique en France de 1975 à 1977, il avait longuement vécu à Paris auparavant et a enseigné aux États-Unis. Millénariste, érudit avec un aspect hallucinatoire, Terra Nostra ce maître livre de Carlos Fuentes scrute pourtant le passé hanté par les fantômes de Charles Quint, Philippe II et Charles II, dit l’«Ensorcelé», facette d’un personnage unique : le Monarque Éternel de toutes les Espagnes. Don Quichotte et Don Juan retrouvent dans ce chef-d’oeuvre une jeunesse commune, tandis que Jeanne la Folle continue à traîner le corps momifié de son bien-aimé époux d’un couvent de Castille à l’autre. Autour d’eux, une foule de figures-collages nous restitue l’histoire en même temps que le mythe : chefs du soulèvement paysan des «Communos», inventeurs d’hérésies, artistes et criminels, saints et fous de la mémoire vécue ou imaginée du monde hispanique. Il y a Célestine, violée par le Souverain le jour de ses noces, qui réapparaît – les lèvres tatouées, fille d’une louve et du Malin, compagne des trois bâtards marqués du sceau de l’Usurpateur, dont l’un fera le voyage initiatique vers les volcans du Nouveau Monde, comme nous allons le faire dans cet extrait :

La place Tlatelolco s’emplissait de vie, d’agitation, de bruits, de musiques, de mille menues activités souriantes; certains donnaient forme à l’argile avec leurs mains, d’autres tissaient le chanvre, d’autres encore dansaient et chantaient; les orfèvres façonnaient avec art et habilité d’amusants jouets en argent : un singe qui bougeait la tête et les pieds et qui tenait dans la main une quenouille qu’il semblait filer ou une pomme qu’il avait l’air de manger; de patients artisans qui posaient et fixaient plume après plume, examinant chacune sous tous les angles pour voir si elle rendait mieux dans le sens du poil ou à contre-poil ou en biais, à l’endroit ou à l’envers, et qui avec une perfection extrême fabriquaient tout en plumes d’animal, un arbre, une rose; des enfants assis aux pieds de vieux maîtres; des femmes allaitant des nourrissons, d’autres préparant les nourritures du pays – la viande de cerf ou de daim, de lièvre, de taupe, du poisson – qu’on mangeait toujours enveloppées dans ce pain à pâte molle, rond et plat comme une omelette, au goût de fumée; des scribes, des poètes qui récitaient d’une voix forte ou tranquille des choses sur l’amitié, la vie brève, les joies de l’amour, le plaisir des fleurs; je sentis leurs voix toutes proches, j’écoutai ce matin là, mon dernier matin, leurs mots épars :

Mes fleurs ne cesseront…

Mon chant ne cessera…

Je l’élève…

Nous aussi nous élevons des chants nouveaux ici…

Les fleurs nouvelles sont elles aussi entre nos mains…

Grâce à elles nos amis se réjouissent…

Grâce à elles notre tristesse se dissipe…

Je réunis tes chants, j’en fais un collier d’émeraudes…

Pour t’en parer…

Sur cette terre ils sont ton unique richesse…

Mon cœur s’en ira-t-il aussi solitaire que les fleurs périssent?

Mon nom ne sera-t-il plus rien un jour?

Au moins les fleurs, au moins les chants…

Le vieillard me regarda écouter et regarder. Et lorsque enfin je tournai les yeux vers lui, en un sentiment mêlé de joie et de tristesse, il me demanda : 

Tu comprends?

Nous sommes à la veille de l’an 2000… de l’Amérique latine, il ne reste que terre ravagées par la publicité ou par des génocides et quelques réfugiés témoins de ce que fut la culture d’un continent. La Seine bouillonne, les flagellants investissent Saint-Germain-des-Prés. Des tours de Saint-Sulpice s’élèvent les fumés de l’holocauste, tandis que sur les quais les femmes de tous âges accouchent d’enfants mâles, tous marqués du sceau de l’Usurpateur : croix de chair sur l’omoplate et six orteils à chaque pied. Dans Terra Nostra, Carlos Fuentes se penche sur la naissance, la passion, la mort et la modification de la civilisation commune à son continent. Abolissant toute chronologie connue au profit du temps réel qui contiendrait tous les temps, Terra Nostra est le livre des cercles, des spirales convergeant en un seul lieu. Et ce n’est pas un hasard si Carlos Fuentes situe le début et la fin de son récit à Paris – Paris fut pour lui ce point exact de l’équilibre moral, sexuel et intellectuel entre deux mondes qui ont fait notre malheur… l’anglo-saxon et le latin.

Terminus !

Nous avons fait le voyage de Terra Nostra avec Carlos Fuentes pour lui rendre un dernier hommage, chose que je vous invite à faire davantage, peut-être que Terra Nostra sera à l’avenir «l’unique» parmi vos livres de chevet ou tout simplement l’un de vos coups de cœur. Un roman qui nous invite à une profonde quête de notre personnalité cachée. Un roman gigogne, où tout est signe, symbole et allégorie… On descend à la station de métro Université de Montréal, troisième arrêt de la ligne bleu, en direction de Saint-Michel à partir de Snowdon. Et nous allons laisser partir Carlos Fuentes dans son voyage sans terminus et sans arrêt.

Merci d’avoir fait ce petit voyage-lecteur avec NOUS !

ADIEU CARLOS FUENTES !

Thélyson Orélien