Thélyson Orélien

Le Roi Coupé Cloué

Les cousins africains le surnomment «Coupé Cloué». Il fut l’un des plus célèbres musiciens de Compas-direct haïtien. Son groupe «L’Ensemble Sélect» fut l’un des plus illustres de toute la Caraïbe. Le Compas est un genre musical popularisé en Haïti par le saxophoniste et guitariste Jean-Baptiste Nemours en 1955. Mais sur scène, celui de Coupé Cloué fut très différent des autres musiciens. Un mélange de rythmes folkloriques, de troubadour, de jazz et de méringues haïtiens qu’il appela lui-même «Compas Mamba».

Qui était Coupé Cloué ?

De son vrai nom, Jean Gesner Henry, Coupé Cloué naît le 10 mai 1925  à Léogâne en Haïti. Chanteur, guitariste et chef d’orchestre, il s’était fait connaître surtout pour ses chansons à double sens, la plupart explicites, et gorgées d’humour.

Pourtant rien ne laisse présager qu’il y ait un second sens. Ceux qui connaissent «La canne à sucre» de Josephine Baker, «J’veux pas d’chien dans ma maison» de Lynda Lemay, «Madame rêve» d’Alain Bashung ou encore «Les sucettes» de Gainsbourg, comprendront bien de quoi je parle.

Au cours de sa carrière d’artiste, Coupé Cloué a trouvé beaucoup de succès à travers le monde, notamment en Afrique de l’Ouest. Jeune homme, il a reçu une éducation musicale classique et a travaillé comme ébéniste avant de devenir joueur de football professionnel. C’est en jouant à la défense pour le club Aigles Noirs de Port-au-Prince qu’il a acquis son surnom de « Coupé Cloué ».

Influencé par la musique cubaine, il commença à jouer à la guitare en 1951, et forma en 1957 son groupe «Trio cristal» qu’il a plus tard rebaptisé «Trio Select», avec un autre guitariste et un joueur de maracas. Il fit paraître son premier album en 1960, puis des dizaines d’autres qui enrichissaient sa carrière de musicien.

Au début des années 70, le groupe s’est développé à partir de ses trois musiciens originaux, et s’est fait rebaptiser «L’Ensemble Select». C’est au cours de ces années-là que Coupé a commencé à inclure des contes et à raconter des histoires à partir de ses chansons, ce qui est devenu chez-lui une marque de fabrique.

Il a essayé à sa façon d’enrichir l’idée du Panafricanisme à travers sa musique, et en organisant différentes tournées en Afrique. En 1975, il découvre la République du Congo et l’Afrique de l’Ouest. Il a été particulièrement stimulé par les similitudes entre les rythmes et les sons de sa musique et ceux des autochtones africains, les soukous.

C’est en Afrique que ses fanatiques lui ont attribué le titre de Roi Coupé Cloué. Au cours des années 1980 et au début des années 1990, il  a continué à jouer et à enregistrer ses musiques de manière très prolifique. Diagnostiqué du diabète, le Roi donna son dernier spectacle en décembre 1997 et mourut un mois après, le 29 janvier 1998 dans son royaume, en Haïti ; laissant son trône à de nombreux héritiers. Le ministre intérimaire de la Culture de l’époque avait décrété un deuil national en mémoire de celui qu’on pourrait appeler trésor du panafricanisme.

Coupé Cloué – Ti Bom

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Ne mettons pas nos héros sur un piédestal

Chronique publiée dans le Journal La Presse, et le Huffingtonpost.

Vouloir être des héros, cela fait aussi partie de notre condition humaine. Nous sommes presque tous à la recherche d’un modèle ayant réalisé quelque chose d’extraordinaire. Qui pouvons-nous regarder pour aller vers l’avant ? Il existe des candidats méritants pour de telles adorations dans une myriade de domaines donnés.

Les idoles pleuvent de partout et les plus populaires, de ceux que les médias nous présentent le plus souvent, proviennent de secteurs divers, généralement le cinéma et le monde du sport. Il y en a des dizaines de héros sportifs, bien sûr. Il y a ceux qui, faisant partie d’une équipe, sont devenus célèbres. Et puis ceux qui se démarquent en tant que personnes, que ce soit simplement parce qu’ils éclipsent les autres dans l’équipe, ou parce qu’ils excellent dans ce qui est en soi un sport individuel.

Ces superstars appartiennent à un groupe sélect encore plus restreint – le groupe de ceux qui, parce qu’ils ont bravé des difficultés sportives apparemment insurmontables, deviennent encore plus célèbres et plus admirés à des raisons qui transcendent leurs sports respectifs. On peut citer : Tiger Woods, Lance Armstrong et Oscar Pistorius. Ce sont des athlètes qui ont tous rompu toutes sortes d’obstacles, pour ensuite éclater en morceaux aux yeux de leurs fans.

Tiger Woods

Avec son style flamboyant et athlétique, ses origines afro-américaines, asiatiques, amérindiennes et européennes, on le crédite d’avoir popularisé le golf aux États-Unis et dans le monde, surtout auprès des minorités et des jeunes qui ne s’intéressaient pas à ce sport – il a remporté le Tournoi des Maîtres à 21 ans, le plus jeune. Un héritage racial mixte dans un sport traditionnellement élitiste et généralement conformiste.

Tiger Woods, bon garçon, dont l’image a été brisée le jour où la presse a publié un article, alléguant qu’une hôtesse de bar californien qui se présente comme l’une de ses quelques 10 maîtresses, aurait adressé des excuses télévisées à la femme du golfeur et s’est dite blessée d’apprendre qu’il avait eu d’autres liaisons. Peu de temps après, plus d’une douzaine de femmes ont commencé à sortir de la boiserie.

Lance Armstrong

Atteint d’un cancer du testicule dans un sport qui exige de passer des heures exténuantes assis sur un vélo, il a remporté le Tour de France, un record de sept fois de suite après le diagnostic horrible. Lance Armstrong a été marqué par l’Agence antidopage américaine en tant que chef de file du plus sophistiqué programme de dopage professionnalisé et réussi que le sport n’ait jamais vu. Il a été dépouillé de tous ses titres et a été banni à vie de sa discipline sportive.

Oscar Pistorius

Un homme dont les jambes ont été amputées avant son premier anniversaire a eu le courage, l’audace, de participer à des compétitions contre les meilleurs au monde dans la course des 400 mètres aux Jeux olympiques. Il appartenait au cercle restreint des athlètes, finalement tombé du sommet, ou du moins en chute libre.

En regardant Pistorius pendant les récents Jeux paralympiques, il était difficile de ne pas être inspiré. Il était sans doute le plus bel exemple de ce que signifiait faire l’impossible. Et maintenant, son visage sanglotant est plâtré dans les pages d’actualité du monde entier comme le premier assassin suspect dans la mort de sa petite amie. Maintenant que les histoires d’un homme qui a peut-être été violent, paranoïaque et obsédé par les armes abondent.

Défiants dans le déni, les fanatiques ont tardivement fait preuve de diligence raisonnable. Étant donné que l’athlète sud-africain avait plusieurs pistolets nichés dans sa maison. Il n’est certainement pas ce que les gens pensaient qu’il était. Après avoir perdu les 200 mètres lors des Jeux paralympiques de Londres, il a accusé le gagnant d’avoir un avantage injuste sur lui, se faisant passer pour une victime. Rien n’aurait pu nous conduire à penser qu’il était capable d’assassiner.

Des fois, on oublie les signes avant-coureurs, on fait semblant de les ignorer dans l’espoir vain de garder nos idoles. Il y a sûrement des théories de réponses psychologiques à ma question. Ce qu’Oscar Pistorius a atteint est sans aucun doute très inspirant. Grimper au sommet du monde sans ses deux jambes est également loin d’être une mince affaire. Même s’il n’est pas tout à fait tort d’admirer nos idoles, peut-être ne devrions-nous pas nous concentrer davantage sur leurs prouesses et leur poursuite et non pas sur leur personne ?

C’est ce qui contribue à la naissance de ces prouesses: la discipline, le sacrifice et la quête de l’excellence. Mais nous faisons bien de nous rappeler que, même s’ils sont héroïques, ils sont encore humains, enchaînés avec des imperfections mortelles. Peut-être que la meilleure chose que nous pouvons faire pour eux, c’est de supprimer les piédestaux sur lesquels nous les avons placés.

Thélyson Orélien

© Photo Visual/Norine Raja


Femmes de personne…

Le 8 mars célèbre la Journée internationale de la femme : Par ce petit poème inédit, je rends un vibrant hommage aux femmes. À celles qui peuvent porter en leur sein l’avenir qui nous ramène à notre propre humanité, comme à celles qui ne peuvent pas (les femmes de personne). Un hommage à la féminité aux mille charmes des dames, des mesdames et des demoiselles…

Femmes de personne…

(Pour les femmes…)

Parfois une ombre, un rêve agitent la tendresse restée stagnante
– sans lit – dans le sous-sol de ton âme.
Le sédiment remué, brassé, de cette sourde tendresse qui passe
alors comme vague de sang sur ton visage et que vire soudain
pour remonter le fleuve de ton sang jusqu’à la racine de ce fleuve !

Et qui est poudre de soleils tamisée par la masse
des nerfs de sang !
Une aurore intime et fugitive !
Un feu du dedans qui illumine et qui scelle ta chair inaccessible !

Femme qui ne pourrait même
pas être
la mère d’une rose,
fil qui se briserait
sous le poids d’une étoile

Mais n’es-tu pas toi-même l’étoile qui replie
ses branches ?
La rose qui ne va plus loin que son parfum ?

(Une étoile qui dans l’étoile se consume,
une fleur qui demeure dans la fleur…)

Femme d’un rêve qui jamais n’atteint
tes bras. Femme fragile, toute soie,
air et lumière.
L’amour te brûle mais ne réchauffe
tes froides mains !
Lente, la vie, très lentement
te brûle mais sans que tu flambes !

Tu marches mais tes pas ne te portent vers rien
Tu marches mais restes clouée
À ta croix,
femme délicate
femme aux yeux obliques par où fuit de toi
vers toi l’Éternel éternellement !

Mère de personne… Quel prisme inversé te projette vers le dedans ?
Quel fleuve flue et afflue en toi ?
Quelle lune te dissocie de ta mer pour te replonger dans ta mer ?
En toi commence et se résout la spirale tragique de ton rêve
Rien n’a pu sortir
de toi : ni le Bien, ni le Mal, ni l’Amour,
ni les mots
d’amour, ni l’amertume
versée en toi siècle après siècle
L’amertume qui t’a remplie jusqu’au plus haut sans déborder, car ce qui est tombé en toi est tombé dans un puits !

Il n’est de hache pour t’ouvrir un soleil dans l’obscurité
Ni de miroir qui te copie sans se briser
– avec toi dans sa glace –, onde au repos
où tu te verrais morte en te penchant sur elle

Tu es onde au repos : une eau transie d’étang, gélatine sensible, talc blessé de lumière où dort le paysage inconnu :
Le paysage qu’il ne faut pas réveiller

Et le Bondieu pourrisse la langue de qui l’animera contre toi, qu’à un mur, inexorablement, il cloue le bras qui osera te signaler ; la main obscure de caverne qui versera un peu plus de vinaigre sur ta soif !

Ceux qui veulent te voir servir à quoi servent les autres femmes ne savent pas que tu es Ève. Ève sans la malédiction ni la douleur de l’enfantement.
L’Ève noire
Lèvres pulpeuses, savoureuses,
dans un jardin de fleurs, et des bois de parfum !
Ils ne savent pas que tu détiens la clef d’une vie. Ils ne savent pas que tu es la mère frémissante d’un enfant qui te hèle depuis le soleil couchant !

Thélyson Orélien


Frankétienne et les quiproquos de la gloire

J’écris ces lignes au lendemain d’une journée pas comme les autres, l’ombre d’une journée d’un grand poisson d’avril, une journée tête chargée dirait-on, en relisant Frankétienne.

Honnêtement, j’avoue que le côté superficiel, tapageur et la mégalomanie de l’homme me laissent froid. « Moi, je suis un génial mégalomane, le plus grand écrivain de tous les temps ! » Qu’on l’exalte tout haut comme un prophète ou qu’on l’accable tout bas comme un fou – toute cette mise en scène, qui prolonge de jour en jour et dilate par-delà du temps l’aspect le plus vain de son génie, n’arrive pas à m’arracher autre chose qu’un sourire très voisin du bâillement.

Il y a là l’immensité et la polyvalence de son génie, bien sûr, indépendamment du mensonge publicitaire et des propagandes qui se servent effrontément de lui. Dans l’une des entrevues que j’ai lue, le chef de file du spiralisme a eu toutes les misères du monde à concrétiser et à définir pour les uns et pour les autres, son mouvement. Il n’est pas facile d’explorer un pays qui s’étend sous tant de climats ou d’alternance. Des montagnes, des déserts et des forêts vierges découragent sans cesse le voyageur : on se contente d’établir quelques comptoirs aux points les plus abordables de la côte.

Tout cela se croise et s’entrecroise, se mêle ou s’entremêle dans un étrange tissu dont l’absence d’unité défie tout essai de définition. Tour à tour – si ce n’est simultanément ! – superficiel et profond, grotesque et sublime, attardé dans le passé et happé par l’avenir, irréaliste jusqu’aux bons sens et rêveur jusqu’au délire, romantique jusqu’à l’épanchement fluvial et classique jusqu’à la sécheresse lapidaire, il épouse toutes les formes de l’expression de la pensée, et le critique ne trouve aucun lien qui puisse embrasser cette Gerbe-Frankétienne. « L’œuvre n’appartient à personne dit-il ; elle appartient à tout le monde. En somme, elle se présente comme un projet que tout un chacun exécutera, transformera, au cours des phases actives d’une lecture jamais la même. Le lecteur, investi autant que l’écrivain de la fonction créatrice, est désormais responsable du destin de l’écriture » (Ultravocal pp. 11-12).

Mais en réalité : « ce grimoire que le génie de Frankétienne fructifie est souvent trop abstrait et trop obscur pour le commun des mortels, il nous repousse. […] Voici pourquoi notre cher Frankétienne traîne autant dans la fange. Par esprit de révolte franche face à toute utilisation de gant pour modeler la littérature, elle doit être dite avec des mains non lavées in contrario d’un James Noël (Je suis celui qui se lave les mains avant d’écrire) qu’il a lui-même introduit. » Ici Je reprends mot pour mot le paragraphe d’un texte critique du poète Fabian Charles, paru dans la revue Parole en Archipel, intitulé Entre Le sphinx en feu d’énigme et Le testament des solitudes.

Narrations. Descriptions. Monologues. Rumeurs de voix. Personnages ballottés entre la vie et la mort avec textes éparpillés (Ultravocal, intro). Mais la formule c’est de les accueillir en vrac avec leurs épis plus ou moins bienvenus, leurs fleurs et leurs ronces. C’est ce que veut la loi de la spirale. Et l’auteur n’a aucune considération pour ceux qui osent attaquer (par lucidité ou par méchanceté ?) à la gigantomachie des côtés illisibles de son esthétique du chaos : « Il y a des apprentis critiques, des machòkèt littéraires, des journalistes complaisants et des lecteurs débiles, irréductiblement hostiles à toute forme de modernité, ils ne savent pas que la création est une démarche fondamentale d’innovation perpétuelle et de renouvellement incessant, un défi exaltant contre les stéréotypes du déjà-là, du déjà-vu, du déjà-entendu, un pari fécond ouvrant les champs de réflexion à travers la mise en forme des questions humaines essentielles. Mouvance du savoir, des livres qui dérangent. Certains intellectuels prisonniers d’un classicisme étroit me reprochent de ne pas être transparent et accessible au premier degré, je sais comment ils ont toujours eu peur de lire mes œuvres qui les dérangent énormément, mouvance du savoir, des livres qui dérangent, énormément. »

En ayant tout dit, la spirale n’a pas manqué de se contredire d’user et d’abuser du droit qu’ont tous les grands esprits d’accueillir les aspects les plus contrastés du réel. N’en tenons pas rigueur : l’ampleur de ses oscillations, voire de ses contradictions, nous donne la mesure de son génie. Il n’est pas de surabondance sans gaspillage. La spirale créatrice d’images et de rythmes, et c’est toute une cathédrale étrange dans la graisse des ténèbres. Dans la spirale tout est énorme y compris l’éclat et le mauvais goût. Mais ceux qui, dans cet univers, ne veulent connaître que le pays plat révèlent par là qu’ils manquent de souffle pour explorer les sommets et les abîmes. Pour moi qui ne revendique que l’humble privilège d’avoir médité une œuvre (ici le temps fait quelque chose à l’affaire… et la critique demeurera une césarienne de la littérature.) Mais comme il s’agit d’un homme dont la gloire éclate à tant d’autres titres, de rares personnes s’avisent de le commenter.

La pensée-Frankétienne ressemble au jaillissement d’un geyser. Les insanités et les utopies y surabondent, c’est la part de fumée dont s’accompagne le bouillonnement d’eau brûlante qui barbote dans l’horrible chaudière de la sorcellerie. On erre longtemps dans les vapeurs, mais, pour peu qu’on s’approche du centre, on se sent touché par un feu qui sort des entrailles de l’abîme. Telle ou telle formule-Frankétienne rend un son d’éternité. Chez lui les mots s’inventent, se créer et ne se datent jamais parce qu’ils prennent leur source hors du temps. Ils touchent à cette limite suprême où le verbe humain se noue au silence des dieux. Allez comme moi, faites l’expérience de Lecture-Frankétienne. Lisez ! Une écriture en qui tout se fond, mais de qui tout se diffère.

Comme l’a si bien mentionné l’écrivain djiboutien Abdourahman A. Waberi dans une note pour L’oiseau schizophone, Ed. Jean-Michel Place : Enfin, la meilleure façon de faire sentir aux lecteurs toutes les qualités de roman peu ordinaire et surtout de sa langue chaotique, tour à tour lyrique, poétique, politique et scatologique, c’est de citer de longs extraits.

Car il y a des pépites à toutes les pages. Des aphorismes à tout bout de champ. Des inventions à tire-larigot : « Elle dégoulottait de scandaleuses onomatopées, débobinait les interminables déblosailles quotidiennes, défilaunait toute la poésie de l’univers et les treize grands mystères de la vie dans une absolue totalité synchronique, passé présent futur confondus… » Je ne comprends pas toujours les mots comme dans cette phrase, et je pourrais en citer des milliers : « Parlumier nuride chidillant la vadilure du québard, l’ilburie d’un asiboutou lordiné de quirame et d’alguibar » (p.218-219). Mais on peut se laisser emporter par le souffle. Car plaisir il y a, pour qui sait patienter, et pour les yeux et pour l’oreille. On l’aura compris, l’oeuvre de Frankétienne est un ovni littéraire.

« J’ai écrit une oeuvre épique pour cinq siècles et pic à venir/Et après ?/Il n’y aura plus de littérature./Comment ?/Le livre n’aura été qu’une fleur éphémère de la pensée dans l’aventure humaine. »

À propos de L’Oiseau schizophone. Il faut d’abord savoir gré aux courageuses éditions Jean-Michel Placed’avoir osé publier intégralement cet immense pavé de 812 pages en fac-similé (avec les dessins originaux de l’auteur) dans un Paris éditorial plutôt frileux et accoutumé aux romans-kleenex de 120 pages dépourvus de substantifique moelle épinière : nous dit Abdourahman A. Waberi. On se demande même si lesdites éditions n’ont pas voulu se compliquer encore la tâche en commençant la publication de l’oeuvre de Frankétienne […] fin de citation… Le prophète prophétise dans les deux sens. Fâcheux pour l’honneur de l’espèce humaine que sa vision noire de l’avenir se soit révélée plus exacte que sa vision rose. Il ne s’agit pas de verser dans une apologie intemporelle qui est l’immense part verbale contenue dans son œuvre, des coups de gong qui résonnent sur du vide et n’emplissent en nous les oreilles et nos têtes enroulées dans la spirale. Lui seul a condensé et condamné le côté vain et outrecuidant de son génie. Mais je me demande si l’écrivain a compris jusqu’à quel point que ses mots peuvent trahir son verbe ? Je répondrai en répétant ce qu’Unamuno disait de Cervantès : depuis quand l’auteur d’une oeuvre est-il le mieux qualifié pour la comprendre ? Ne suffit-il pas qu’il l’ait faite ? On espère quelquefois quand l’enfant a été compris par un étranger beaucoup mieux que par ses parents.

Et ce qu’on retient de Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d’Argent c’est précisément cette idée du verbe intérieur, ce verbe trop souvent lapidé mais vivant encore, sous l’entassement sonore des mots, qu’on n’en a jamais compris ni cerné le vrai sens et la profondeur. Mais on a toujours tendance comme bien d’autres à préférer le Chevalier des arts et des lettres, le nobélisable, l’artiste UNESCO pour la paix qui a su trouver sans chercher à tant d’esprits aussi distingués que stériles qui passent leur vie à chercher et ne trouvent rien.

Thélyson Orélien


Le Carnaval d’antan aux Gonaïves !

C’est Gonaïves «la Cité de l’Indépendance» qui a organisé officiellement le carnaval national en Haïti,  les 2, 3 et 4 mars. J’imagine à quel point cette nouvelle a fait la joie des Gonaiviennes et Gonaïviens du pays et de la diaspora, y compris moi. Après les Cayes en 2012 et la ville du Cap-Haïtien en 2013, ce fut le tour de la troisième ville économique et première ville historique, d’accueillir les festivités carnavalesques de 2014.

En tant que Gonaïvien natif-natal, il me fait plaisir de faire ce petit texte, sans grande importance, pour partager avec vous de tout petites anecdotes de mon grand-père tirées de ses récits des Gonaïves d’autrefois… Jadis, le carnaval était une période de réjouissances et d’activités économiques pour les Gonaïves. De jour comme de nuit, les bandes traditionnelles telles que La Branche Aimable, La Reine Sainte Rose, Tana et Tato permettaient à toutes les couches de la société gonaïvienne de se défouler dans une ambiance frénétique et survoltée.

Le samedi soir, les maris plaquaient leurs épouses pour aller se marier à des femmes des quartiers populaires. Ces dernières, éclatantes de fraîcheur, étaient toujours aussi accueillantes au milieu de la foule des danseurs qui se pressait autour des musiciens de La Branche Aimable et de La Reine Sainte Rose. Le mariage n’était autre qu’une danse lascive qui était récompensée par un sandwich aux poissons bourrés d’une salade arrosée de sauce piquante, la salaise.

Les couturières, les marchandes de salaise, de pistache grillée, de fresko, de confiserie, de crème glacée, de griot et de manje-kwit ; les cireurs de chaussures, les artisans, les ébénistes et les charpentiers etc. tiraient tous des profits en cette période carnavalesque. À côté des groupes qui évoluaient les samedis et dimanches soirs, deux autres bandes, Tana et Tato, faisaient se trémousser les jeunes gens des deux sexes les après-midis.

Le blanc et le rouge identifiaient les partisans de la bande Tana. Le vert et le jaune étaient pour les admirateurs de la bande Tato. À l’approche des jours gras, ces groupes rivalisaient. Chaque groupe se distinguait par sa créativité, sa spontanéité à taquiner le groupe rival par des chansons parfois improvisées dénonçant les méfaits, les us et coutumes des gens de la ville.

Au point où une année, des responsables de Tana, avait laissé entendre qu’ils avaient fait le voyage de Port-au-Prince à Gonaïves en avion. Pour se vanter et montrer à la bande rivale que leurs responsables étaient des gens de grand « palto », de grand « chire ». La délégation de Tana, présidée par Solon Jean Baptiste, débarqua d’un petit avion sur le terrain de l’Aviation, qui n’existe plus aujourd’hui, au haut de la rue Clervaux, sous les applaudissements des membres et admirateurs vêtus de blanc et rouge. Nous sommes dans les années 50 ! Dans un concert de klaxons et sous les vivats de la foule massée sur tout le parcours, la délégation de Tana fit son entrée triomphale dans la ville.

Les badauds qui se comptaient par milliers dans ce brouhaha indescriptible et chantèrent à tue-tête: « Prezidan Solon kaka nan avyon » (Le président Solon chie dans l’avion). C’était peut-être une réplique ou une stratégie utilisée par la bande rivale Tato pour minimiser le spectacle éloquent présenté par le groupe carnavalesque Tana.

Le nom La Branche Aimable de Geffrard fût donné en l’honneur du président Fabre Geffrard, qui se mettait à l’abri comme opposant dans la localité dénommée Souvenance, nom donné à cette localité en souvenir de Geffrard, où se trouve l’ancien Temple de mon grand-père. Tout comme le Lycée Fabre-Nicolas-Geffrard.

Le nom Sainte Rose vient d’une grande Dame de Léogâne qui fut membre de l’État-major de la Branche Aimable et qui abandonna le groupe pour aller former un groupe rival. Elle lui a donné le nom Sainte Rose en l’honneur du Saint Patron de Léogâne : Saint Rose de Lima.

À côté des activités carnavalesques qui font des Gonaïves une ville accueillante par sa beauté captivante ; la beauté de ses femmes et leur don en art culinaire, dont la spécialité est du riz à lalo ; l’histoire nous apprend que de nombreuses familles du Sud, de l’Ouest et du Nord d’Haïti, venaient s’établir aux Gonaïves.


Sarkozy «copié et pillé» par le nouveau président malgache

Seulement quelques jours après sa rentée en fonction, le tout nouveau président de Madagascar a été accusé d’avoir plagié un extrait du discours de l’ancien président français Nicolas Sarkozy lors de son assermentation.

Hery Martial Rakotoarimanana Rajaonarimampianina, le chef de l’État avec le nom le plus long au monde, a présenté son premier discours, samedi 25 janvier 2014, dans le cadre d’une exhortation à la réconciliation sur une île en crise. Mais son appel semblait être familier pour ceux qui l’écoutaient.

« Je demande à mes amis qui m’ont accompagné jusqu’ici de me laisser libre, libre d’aller vers les autres, vers celui qui n’a jamais été mon ami, qui n’a jamais appartenu à notre camp, à notre famille politique qui parfois nous a combattus. Parce que lorsqu’il s’agit de Madagascar, il n’y a plus de camp » s’est-il exprimé.

Mais pratiquement, ces mêmes mots ont été utilisés par l’ancien chef d’Etat Français Nicolas Sarkozy, dans un discours qu’il a prononcé, quand il faisait campagne pour la présidentielle de 2007. La presse malgache s’était fait l’écho de cette intervention. Après vérification, le nouveau président malgache a tout simplement remplacé le mot « France » par « Madagascar ».

Tout compte fait, on voit bien que le président Sarkozy inspire de l’autre côté du continent Européen…


Le panafricanisme dans la culture haïtienne

Lors de l’ouverture du sommet de l’Union Africaine qui s’est tenue du 23 au 30 janvier 2012 à Addis-Abeda en Éthiopie, les dirigeants africains ont accueilli favorablement la demande d’Haïti pour devenir membre associé à part entière de l’Organisation.

L’histoire est ce qui relie Haïti et l’Afrique. En tant que première République noire (1804), Haïti a toujours soutenu l’indépendance des pays africains, tels que la Libye, et a condamné l’invasion de l’Éthiopie par l’Italie. De plus, Haïti a adopté une position progressiste contre la guerre d’Algérie. De telles relations solides justifient l’entrée d’Haïti dans l’Union Africaine, selon le site Slateafrique.

Le Mouvement de la Négritude

De l’autre côté, les pères de la Négritude unissent leur voix pour reconnaître le rôle d’Haïti dans la renaissance du monde noir. Aimé Césaire, dans son livre « Cahier d’un retour au pays natal » publié chez Présence Africaine en 1939, décrit Haïti comme « Terre où la Négritude s’est levée pour la première fois et a déclaré croire en son humanité. » Léopold Sédar Senghor, dans son hommage au philosophe haïtien Jean Price-Mars à l’occasion de son quatre-vingtième anniversaire en 1956, le considère comme un précurseur de son mouvement :

« Me montrant les trésors de la Négritude qu’il avait découverts sur et dans la terre haïtienne, il m’apprenait à découvrir les mêmes valeurs, mais vierges et plus fortes, sur et dans la terre d’Afrique. Aujourd’hui, tous les ethnologues et écrivains nègres d’expression française doivent beaucoup à Jean Price-Mars… Singulièrement les écrivains. D’abord les Haïtiens, Roumain, Depestre et les autres, mais aussi les Antillais et les Africains : un Damas, un Césaire, un Niger, un Birago Diop, et surtout moi-même ».

La Négritude a évolué au fil du temps et des différentes formes du colonialisme, connaissant des hauts et des bas en tant que mouvement poétique, philosophique, littéraire, ou en tant que réponse idéologique à l’oppression, la discrimination et le racisme. Il convient de rappeler que la Négritude avait pour objectif d’affirmer au monde les valeurs des cultures noires.

L’Occupation Américaine

Revenons en arrière jusqu’au début du XXe siècle, avant le mouvement de la négritude. La chute du président Nord Alexis en 1908 a marqué le début d’une période d’anarchie, durant laquelle sept présidents se sont succédé en peu de temps : Antoine Simon (du 17 décembre 1908 au 2 août 1911), Cincinnatus Leconte (du 14 août 1911 au 8 août 1912), Tancrède Auguste (du 8 août 1912 au 2 mai 1913), Michel Oreste (du 4 mai 1913 au 27 janvier 1914), Oreste Zamor (du 8 février 1914 au 27 octobre 1914), Davilmar Théodore (du 7 novembre 1914 au 22 février 1915), Vilbrun Guillaume Sam (du 9 mars 1915 au 27 juillet 1915).

Cependant, le président Vilbrun Guillaume Sam et le général en chef de l’armée, Charles Oscar Étienne, ont dû faire face à une révolte populaire. Ils ont été lynchés plus tard dans les locaux de l’ambassade de France et du consulat dominicain où ils avaient trouvé refuge après avoir ordonné la veille l’exécution de 167 prisonniers politiques, dont la plupart appartenaient aux élites intellectuelles et sociales de Port-au-Prince.

Le lendemain du 27 juillet 1915, les Marines américains débarquent en Haïti sans rencontrer de résistance et prennent prétexte de l’assassinat du président et des désordres qui en ont découlé pour élire un nouveau président en environ 6 semaines. Surde Dartiguenave fut élu et signa un accord pour l’occupation américaine et un traité par lequel les États-Unis contrôlaient les douanes et avaient le pouvoir de veto sur toutes les décisions de l’État. Depuis ce moment, Haïti a été sous protectorat américain, comme c’est actuellement le cas avec la mission onusienne, et cette période d’occupation est considérée comme une période sombre dans l’histoire d’Haïti.

Pendant l’occupation américaine, la machine de propagande a présenté le vaudou, une croyance importée d’Afrique, comme un « obstacle à la civilisation » afin de renforcer le protestantisme et d’acculturer la population.

L’Indigénisme Culturel

Pendant l’occupation américaine d’Haïti qui a duré de 1915 à 1934, un mouvement littéraire majeur et symbolique est né : l’indigénisme. Ce mouvement a pris position contre l’occupation américaine et a plaidé pour le rétablissement de la souveraineté haïtienne. Le terme « indigénisme » décrit un ensemble de propositions culturelles et littéraires formulées dans les années 1920 qui continuent à susciter des débats. C’est en grande partie grâce à ce mouvement que l’identité culturelle littéraire du pays a été reconstruite, selon Yslande Bossé dans Haïti, l’île aux trésors littéraires.

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Dr. Jean Price-Mars

L’Occupation va donc se prolonger jusqu’en 1934 ; elle apportera la stabilité, un début d’infrastructure routière et urbaine, un certain développement économique, mais surtout la honte. Le mouvement des indigénistes publie pour la première fois, en juillet 1927 La Revue Indigène, avec des auteurs comme Edmond Laforest, Carl Brouard, Philippe Thoby-Marcelin, Émile Roumer, Ida Faubert, Valéry Larbaud, Lorimer Denis et Jean Price-Mars. Ce dernier (Jean Price-Mars) exerça à partir des années trente une influence capitale sur l’idéologie collective.

On y trouve également dans les pages de La Revue Indigène, quelques extraits d’écrivains français comme Georges Duhamel, Henri Brémond, Francis de Miomandre, Raymond Radiguet et Pierre Reverdy.

Le mouvement indigéniste en Haïti a été caractérisé par une spécificité particulière, selon Hérard Jadotte. Il s’adressait non pas à l’occupant colonial, mais à la minorité bourgeoise qui avait pris le pouvoir grâce à son pouvoir économique et politique (Idéologie, littérature, dépendance, p. 74).

Le leader Jean Price-Mars a invité les Haïtiens à abandonner leur imitation pour devenir des créateurs en puisant aux racines africaines de leur identité. Cette invitation a trouvé son expression dans la culture orale, telle que les contes, les traditions, les légendes et les innovations issues de l’esclavage afro-descendant. Ce panafricanisme culturel haïtien a été influencé par des intellectuels de l’avant-garde, tels qu’Anténor Firmin, auteur de « De l’égalité des races humaines », publié pour la première fois en 1885 à Paris et réfutant les thèses d’Arthur de Gobineau sur la hiérarchisation des races.

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Dr. Anténor Firmin

Les intellectuels haïtiens visaient à encourager les Afro-descendants du monde entier, y compris les mulâtres et les métis, à ne pas ignorer leur héritage africain. Ils transmettaient leurs idées à travers des magazines et des journaux en Haïti et à l’étranger. Dans son livre phare « Ainsi parla l’Oncle » (1928), le Dr Jean Price-Mars soutient que les Haïtiens ne sont pas des « Français colorés », mais des hommes nés dans des conditions historiques précises et ayant un double héritage français et africain.

L’indigénisme culturel a également été une réponse nationaliste au monopole du pouvoir politique et économique de la petite élite bourgeoise. Finalement, il s’est avéré être plus bénéfique pour le peuple haïtien que toute autre idéologie ne l’aurait été. Il est devenu un mouvement à part entière après l’occupation américaine (1915-1934). Dans les années 1930, on pourrait même le considérer comme « la marque haïtienne de la négritude », mettant l’accent sur le passé africain, la religion vaudou et la nécessité de retourner à l’héritage ancestral et aux valeurs culturelles africaines.

En référence à Price-Mars, « il est paradoxal que ce peuple ayant l’une des histoires les plus captivantes et émouvantes du monde, celle de la transplantation d’une race sur un sol étranger sous les pires conditions, ressente une gêne voire de la honte à évoquer son passé lointain. (…) Pour être véritablement nous-mêmes, nous ne devons renier aucune partie de notre héritage ancestral ».

Dans la littérature haïtienne d’aujourd’hui…

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Frankétienne et Gary Victor

Depuis les premiers jours de la littérature en Haïti jusqu’à aujourd’hui, des auteurs haïtiens continuent à raconter des histoires abordant une grande variété de thèmes liés à l’héritage africain, allant de la critique sociale à la mémoire collective. De Louis Joseph Janvier à Jean Price-Mars, en passant par Jacques Stéphen Alexis, Jacques Roumain, Marie Vieux Chauvet, Maurice Sixto, Gérard Étienne, grand poète et écrivain en exil qui mérite davantage d’attention (Essai sur la Négritude, éd. du Marais), Jean Fouchard, René Depestre et bien d’autres, tous les genres de la littérature, y compris le théâtre, la poésie et le roman, sont explorés. De la fiction speculative et complexe de Frankétienne à la littérature policière et aux récits de polar surnaturels imprégnés de mythes vaudou de Gary Victor. Le panafricanisme a toujours été mis en avant et n’a jamais été ignoré dans la culture et l’histoire haïtiennes. « Nous sommes tous Africains, nous venons d’Afrique, notre patrie ! Nou tout se nèg lafrik, nèg ginen, ti zorèy ! »

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Bibliographie 

Négritude: héritage et présente pertinence, par Isabelle Constant et Kahiudi C. Mabana
– Histoire littéraire de la Francophonie. Littérature d’haïti, L-F Hoffmann. p 151-173-177
– Fouchard J. Les Marrons de la Liberté. Port-au-Prince, Ed. H. Deschamps, 1972.
– Price-Mars J. Lettre au Dr René Piquion sur son Manuel de la négritude, Le préjugé de couleur est-il la question sociale ? Port-au-Prince, Ed. des Antilles, 1967.
– Houtart F., Rémy A. Haïti et la mondialisation de la culture, Etude des mentalités et des religions face aux réalités économiques, sociales et politiques. Paris, L’Harmattan, 2000.
– Hurbon L. Le Barbare imaginaire. Port-au-Prince, Ed. H. Deschamps, 1987.
– Janvier L. J. Les Constitutions d’Haïti (1801-1885). Paris, Marpon & Flam­marion, 1886.


Non, nous ne sommes pas tous des Haïtiens

Parler d’une catastrophe aussi dramatique et bouleversante que celle qui frappe le peuple haïtien, parler des morts, des blessés et des disparus, de toute cette misère n’est pas une affaire de style ni un concours pour décrocher la palme d’or du commentaire le plus émouvant. D’autant que ces déluges verbaux ne débouchent sur rien ne riment à rien sinon à satisfaire leurs auteurs. Écrire : Nous sommes tous des Haïtiens, après avoir écrit il y a cinq ans, au lendemain du tsunami : Nous sommes tous des Taïwanais ou des Sri-Lankais est un mensonge*

La terre a tremblé en ce mardi 12 janvier 2010. Il était quatre heures cinquante-trois minutes dans l’après-midi. Au moins une vingtaine de secondes pour que tout soit basculé, en voyant des gens mourir écrasés vifs par des bribes de béton. J’avais vu des plaies en liquéfaction, des taches sanglantes, coagulantes, en beau milieu de rues en gravats. Des ponts de bâtiments tordus et le palais présidentiel en fragments.

D’abord j’avais entendu des grondements, puis des effondrements. J’étais à l’intérieur de cette maison encore restée debout dans un coin de l’Avenue Poupelard, bas Saint-Antoine. Ce fut la destruction de Port-au-Prince. Une ville que j’ai appris à aimer au rythme trépidant des jours. Une ville belle à mes yeux, qui se tenait fièrement débout et magnifique. La première fois que j’ai entendu la terre crier sous mes pas, tel un coup de tonnerre venant de son ventre qui secoua violemment tout, et même les plantes. Quatre ans après, nous y sommes là, et nous ne cessons pas  de trembler systématiquement dans le profil de notre existence en tant que  peuple.

La mort ne prendra pas le nom d’Haïti, Haïti n’a plus besoin de larmes. Haïti n’est pas un pays pauvre. C’est plutôt le pays le plus appauvri des Amériques. Le plus appauvri. Oui ! Les gens avisés le savent. Au lendemain du douze janvier l’éditorialiste de Radio France Internationale (RFI) Alain Genestar qui connaît bien l’histoire d’Haïti a cité dans son éditorial intitulé Nous ne sommes pas tous des Haïtiens* :

« Dans quelques semaines ou mieux dans deux ou trois mois nous serons passés à autre chose, à une autre émotion, une histoire chassant l’autre. Il y aura même des prétendus experts en cause humanitaire, qui nous expliqueront à coup sûr, que finalement on en a beaucoup trop fait pour Haïti, qu’il y a trop d’argent et que de toute façon la corruption est telle, que les fonds sont détournés… comme si nous les riches nous étions des petits saints, comme si nous les riches nous n’avons pas exploité et sucé jusqu’à la moelle leur ressource et asservi tout au long de l’histoire leurs pères et leurs enfants.»

Et il continu :

« Compte tenu de tout ce que nous savons, de tout ce que nous avons fait, de tout le mal dont nous avons été autrefois les auteurs, puis plus tard les complices, ce n’est pas d’aide charitable, mais d’indemnité et de dédommagement. Non, nous ne sommes pas tous des Haïtiens;  nous sommes des Français, des Espagnols, des Américains qui doivent rendre leurs dettes au peuple d’Haïti » fin de citation.

Il faut dire que le séisme n’a pas été la seule pire catastrophe qu’a connu Haïti durant ses longues années d’existence, depuis l’esclavage, pire crime contre l’humanité, les occupations dévastatrices et tant d’autres. Le poids de terribles drames le tiraille encore aux épaules. Quatre grandes années d’apparences trompeuses et de faux semblants dans un ciel bouillonnant déchiré de nuages.

La conjoncture haïtienne s’embrouille quotidiennement de la connivence des uns et de l’incompétence des autres. Les interminables troubles politiques entremêlés de tensions sociales  ne cessent d’occasionner des répercussions économiques critiques et très graves pour l’avenir du pays. La misère bat son plein, déposant plus particulièrement la masse dans un état d’infortune lamentable, chaotique et révoltant.

Le sinistre tableau de la société haïtienne, Hector Hyppolite  et Jean René Gérôme l’auraient peint avec des larmes. Pas un acte concret n’a été posé pour régulariser la triste réalité, sinon que des palabres à n’en plus finir et des promesses à l’oral. Il y a lieu de s’inquiéter et de se poser continuellement des questions quant aux meilleures d’Haïti : Des suites d’interrogations qui concernent tous les haïtiens et les haïtiennes.

Depuis janvier 2010 les fissures sont loin d’être réparées. La terreur des premières secousses est encore là. Mais Haïti, comme toujours, veut rester optimiste envers et contre tout. Parce que nager dans le pessimisme c’est choisir tout simplement de ne pas apporter une pierre participative en adoptant une attitude de spectateur passif face à une situation très compliquée.

Quatre ans dans l’impossible, nous peuple d’Haiti, sommes tenus ! Mais il y a de quoi à être sceptique au sujet de l’avenir, quand le présent est très critique. Un lendemain meilleur suppose d’abord des préparatifs de base. Il faut identifier ce qui nous empêche d’avancer. La devise «l’union fait la force» implique  aussi de savoir avec qui s’unir pour sortir du bourbier une bonne fois pour toute.-

Thélyson Orélien

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* Extrait de l’édito du 17 janvier 2010 de RFI, par Alain Genestar